L'adolescence, la recherche de qui l'on est, la solitude... On retrouve dans "Eden" les éléments souvent présent dans les romans de Monica Sabolo, avec cette fois-ci cette forêt aussi attirante qu'inquiétante. Elle nous en parle ici au micro d'Eva Bettan.

Monica Sabolo
Monica Sabolo © AFP / Francois Lo Presti

Le livre vu par Eva Bettan : Une jeune fille a disparu, elle est retrouvée nue, traumatisée et muette. La narratrice est elle aussi une adolescente. Mais il y a surtout une atmosphère : la forêt, où on peut croiser des créatures étranges, où les pères, un jour, vont faire un tour et ne reviennent jamais, laissant des enfants derrière eux. Une forêt avec un lac où l'on peut se baigner, mais aussi se faire agresser. L'atmosphère, c'est aussi sentir, ressentir le coin perdu, l'absence d'avenir. Et on a moins de chance encore si on est une femme. Et on a moins de chance encore si on appartient à une minorité. Ici, ce sont les habitants d'une réserve, car cela se passe sans que ce soit nommé précisément sur le continent américain, vraisemblablement au Canada. 

EVA BETTAN : Monica Sabolo, ce n'est pas la première fois que vous vous intéressez à la jeunesse. Il y a dans ce livre le rapport à la nature. On va y revenir, mais j'ai envie de dire en permanence, sans cesse, cette mise en lumière, exacerbée par le lieu, des rapports de domination. 

MONICA SABOLO : C'était un livre que j'avais envie d'écrire sur une domination qui s'exercerait à la fois sur les jeunes filles et sur la nature, et également sur les minorités, en effet. Donc il y a cette puissance verticale et menaçante. Et ces jeunes filles et ces jeunes garçons aussi d'ailleurs, qui vont trouver dans la forêt un lieu de transformation, de courage, de passage à l'acte, avec ce fil secret qui les relie à la nature. 

Vous mettez cette notion de différence entre blancs et autochtones. On suppose que ce sont des Amérindiens qui sont dans la réserve, mais on a l'impression que c'est gravé dans la société, que c'est quasiment immuable. On sent le poids des différences. 

C'est vrai que j'avais envie de quelque chose qui soit assez universel, dans le sens que ces adolescents autochtones sont également pour moi la représentation de l'outsider, de la marge, de celui qui est immobile et qui est hors du système, avec ce que ça représente de fragilité et en même temps, de capacité de mise en action, de mouvement. J'avais envie que cette idée de l'autochtone en tant que identité soit peut être plus vaste, et puisse parler à chacun de nous avec cette question de la sensation d'immobilité (puisque ces jeunes filles sont au bord d'une route où les camions ne cessent de passer, où quelque chose semble aller quelque part, alors qu'elles sont contraintes de faire de l'auto-stop parce qu'elles ne peuvent pas partir). Finalement, c'est quelque chose qu'on ressent en chacun de nous, d'une façon ou d'une autre, il me semble un moment de notre existence. 

Vous situez cette histoire loin, dans un monde qui est étranger à la France, mais peut-être qu'en appuyant, cela met en lumière des choses qui sont vécues par beaucoup plus de gens que ces cas, par moments extrêmes? 

Quand je me suis plongée dans cette histoire, c'est comme ça que je l'ai envisagé. Comme non seulement l'impuissance, qui me semble tout à fait universelle et qui peut tout à fait s'appliquer à des situations en France. Aussi bien l'impuissance par l'âge, l'impuissance par le fait d'être une femme ou une très jeune fille. L'impuissance parce qu'on est à la marge d'une façon sociale et économique, que l'on est dominé justement par un monde puissant qui a de l'argent et qui tire les ficelles du pouvoir, un monde avide. Je pense que ça s'applique à beaucoup de choses que l'on vit ici aujourd'hui. Une sorte de brutalité.

Qu'est-ce qui fait que vous allez ailleurs qu'en France ou en Europe ? Qu'est-ce qui fait que vous flirter avec une forme de fantastique, de superstitions, de croyances ? Que vous choisissiez ce type d'univers romanesque ? 

Il y a plusieurs raisons. Je crois que déjà, c'est vraiment mon attirance pour le sauvage, les grands espaces, une envie vraiment d'extraterritorialité et les grandes forêts canadiennes humides, puissantes, mystérieuses. C'était un attrait. C'est aussi la possibilité, justement, peut-être, de libérer l'imaginaire de quelque chose de plus transcendantal, de plus mystérieux. 

En sortant de mon cadre familier, j'ai la sensation de construire complètement un monde à la fois totalement libre et en même temps, au plus près du réel. J'aime bien ce lieu là. 

Quand vous choisissez un lieu. Est ce qu'il est le départ ? 

Complètement. Exactement. C'est étrange. Ça part vraiment de la volonté d'écrire sur un lieu. Le précédent, Summer, j'avais envie d'écrire sur l'eau et sur un lac. Là, j'avais vraiment envie de cette forêt, de ce végétal. Presque comme d'un monde entier en soi, et l'envie d'écrire sur une bande de fille. Étrangement je n'avais que ces deux idées là. Mais le lieu est fondamental. C'est presque un personnage. 

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Monica Sabolo avec Eva Bettan

Par France Inter

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