C'est un tableau hyper réaliste de notre monde contemporain assez vulgaire que dresse Jean Echenoz dans "La vie de Gérard Fulmard". Ce roman fait partie de la sélection du Prix du Livre Inter 2020. L'écrivain nous parle ici de son livre au micro d'Eva Bettan.

Jean Echenoz
Jean Echenoz © Jean-Luc Bertini

Le roman vu par Eva Bettan : Un fragment d'un vieux satellite soviétique, s'écrase sur le centre commercial d'Auteuil. Et c'est ainsi que nous entrons dans le roman et dans la vie de Gérard Fulmard, antihéros et narrateur qui, dès lors, ne contrôle rien à sa vie. Et quand on lui demande de commettre un petit meurtre, il ne dit pas non, puisque ses nouveaux patrons sont une famille de politiciens tendres comme des requins. Des requins, d'ailleurs, il y en aura un vrai dans ce roman, ainsi qu'une jeune femme qui aime beaucoup se baigner nue, etc. Mis à plat, en effet, ça semble impossible et pourtant, tout s'agrège, tout se tient et tout fait sens. C'est drôle et en même temps, c'est probablement plus noir que ça n'en a l'air. Un tableau hyper réaliste de notre monde contemporain assez vulgaire. 

EVA BETTAN : Ce qui emporte ce roman, c'est le désir de romanesque, de fiction. De quoi ça part ? D'un élément. Il faut qu'il y en ait deux ou trois, que vous frottez comme un chimiste pour que ça déclenche.

JEAN ECHENOZ : "J'avais envie de fabriquer une tragédie moderne, un drame, en prenant comme repères les règles de la tragédie classique, transposées de nos jours avec des histoires de passion, de pouvoir, de rivalité… et de construire, d'organiser des liens entre ces personnages, qui ne sont pas vraiment des héros, mais qui sont des héros dramatiques. Et puis d'introduire là-dedans un personnage un petit peu innocent, qui est le nommé Gérard Fulmard.

J'avais aussi envie, au-delà de cette dimension tragique, de l'inverser quelquefois. De prendre une distance et de montrer le caractère dérisoire des personnages qui se construisent une identité un peu noble pour la plupart. J'avais envie de les voir sous un angle un peu plus joueur, peut-être. Je ne dirais pas du tout dérisoire, mais de les voir de façon plus intime, plus rapprochée, donc nécessairement peut-être un peu plus drôle parfois. 

Est ce que vous visualisez les scènes avant de les écrire ? Parce qu'il y a des choses très visuelles. Louise qui se baigne nue, elle a un strabisme et elle chausse du 42. Est-ce que vous voyez ça avant ? 

J'ai toujours besoin de deux choses qui sont, d'une part de me représenter assez précisément de façon visuelle les scènes avant de les écrire. Et puis surtout, j'essaie de faire en sorte de pouvoir déclencher des images, des tableaux visuels et aussi de faire passer une dimension sonore par le rythme de la façon dont on raconte et puis par le son, par l'enchaînement des phrases, c'est à dire quelque chose d'un peu audiovisuel. 

Il y a de l'ironie dans votre livre. Il n'y a pas d'amertume, il n'y a pas de dureté. Le monde est absurde, la société est clinquante. Mais vous avez presque une forme de tendresse. 

Les personnages de ce livre ne sont pas forcément des héros positifs, c'est le moins que l'on puisse dire. Je me suis rendu compte que plus les personnages avaient une espèce de faiblesse et certains défauts ou même quelquefois plus que des défauts, je finissais par avoir une affection plus grande que pour des personnages très lisses, très parfaits. J'aime bien les personnages faillibles, les personnages sensibles. Mais je crois, en effet qu'il n'y a pas d'amertume particulière. Il y a eu un peu une tentative de décrire ce qui se passe autour de nous et de jouer avec ça. 

Quand vous écrivez, on a l'impression que le plaisir doit être présent quasiment à chaque phrase, on a vraiment cette impression du plaisir de l'écriture. 

S'il n'y a pas de plaisir d'écriture c'est une catastrophe. Si j'ai l'impression que quelque chose dans ce que j'écris commence à m'ennuyer moi-même, il faut passer à la vitesse supérieure. Il me semble que la condition du plaisir de lecture, c'est quand même le plaisir de la fabrication, de la mise au point, de l'écriture, de la forme. 

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Jean Echenoz avec Eva Bettan

Par France Inter

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