Le Prix du Livre Inter est attribué par un jury populaire. Il est présidé cette année par Philippe Lançon, l'auteur du "Lambeau". Autour de lui 24 auditeurs/trices de France Inter. Découvrez-les

Le Prix du Livre Inter 2020
Le Prix du Livre Inter 2020 © Getty

Yannis Zoughailech, le pouvoir des mots

Yannis Zoughailech a 32 ans. Après des études en biomédecine, il est aujourd’hui responsable qualité dans une boîte qui commercialise des dispositifs de chirurgie orthopédique. Il vit en Seine-Saint-Denis. 

Yannis a grandi dans un milieu scientifique. Le chemin était donc tout tracé. Mais précise-t-il : "Les mots ont toujours été là dans ma famille. Et les mots ont toujours été une évidence. Quelque chose qui n'a rien à voir avec les études qu'on fait ou la carrière qu'on décide de mener".

Et s’il reconnaît avoir eu, parfois, le regret de ne pas s’être lancé dans des études littéraires, il le balaye vite. Les mots et les livres sont là et l’ont aidé à se "situer" au sein de sa culture.

Yannis est né en Algérie et est installé en France depuis 12 ans : "L'Algérie, c'est un pays assez complexe. Certains vous parleront d'une Algérie arabe musulmane, d'autres vous parleront d'une Algérie berbère sans religion. D'autres vous parleront d'une Algérie influencée par l'Europe, par la France notamment et par la culture française et la littérature française."

Ses lectures, piochées des deux côtés de la Méditerranée lui ont ouvert, par un jeu de miroir, plus de perspectives :

Un des auteurs qui m'a le plus marqué, parce qu'il m'a fait découvrir des textes arabes, c'est Aragon. 

"Avec sa reprise, sa réinterprétation des textes de Majnoun Leila qui est un auteur arabe, qu'Aragon a repris dans Le Fou d'Elsa. Je trouve ça magnifique que Louis Aragon me fasse découvrir des textes de la littérature arabe."

La vue quand je lis
La vue quand je lis / Yannis Zoughailech

Virginie Bobin-Boury, bons baisers de Londres

Virginie Bobin Boury a 43 ans, elle espère redevenir vite vendeuse de livres à Londres.

Quand, le 6 mars 2020, Virginie Bobin Boury nous a écrit pour poser sa candidature, elle était heureuse car elle venait d’être embauchée dans une librairie française de Londres. Elle y a travaillé une semaine. Quand nous lui avons appris - le 5 avril - qu’elle avait été choisie comme jurée du Livre Inter, son emploi de vendeuse de livres s’était "évaporé"… effet collatéral de la crise sanitaire. La librairie n’a pas fermé, mais, le temps de la crise, elle s’est convertie au "click and collect" (les clients passent commande et viennent chercher leur paquet de livres), ce qui requiert moins de personnel. Virginie attend la reprise d’activité, pour enfin accomplir ce bel acte de vendre des livres.

Vendre des livres, elle aime vraiment cela. Dans un passé récent, elle l’a fait bénévolement dans des boutiques qui appartiennent à l’ONG Oxfam, des sortes de bouquineries qui vendent, à bas prix, livres et DVD. L’argent recueilli servant à financer les actions d’Oxfam.

C’est la quatrième fois que Virginie tentait sa chance pour devenir jurée du Livre Inter. Cette année, le fait que ce soit Philippe Lançon, l’auteur du livre, Le Lambeau, qui soit le président du jury, a rendu plus intense encore son désir d’être désignée. Voici ce qu’elle écrivait dans sa lettre de candidature : "Ayant perdu un ami proche dans un attentat, je n’avais à la fois aucune envie de lecture autour du sujet, et en même temps un immense besoin que quelqu’un mette des mots subtils et justes sur les événements. 

Et puis, alors que je ne m’y attendais absolument pas, un petit miracle s’est produit, et j’ai ouvert ce livre qui m’a fait un bien fou. 

J’y ai collé 75 petits post-it pour marquer autant de passages qui m’ont semblés précieux et que je ne voudrais surtout pas perdre".

À Londres, Virginie aime les charity shops, l’humour et la pop culture. Expatriée, elle tient à garder le lien avec la France et sa culture ; le Livre Inter lui en fournira l’occasion.

Ma bibliothèque mal rangée visitée par mon chat Simone
Ma bibliothèque mal rangée visitée par mon chat Simone / Virginie Bobin-Boury

Philippe Drevon, à voix haute

Philippe Drevon a 65 ans. Il vit en Haute-Savoie, à quelques kilomètres de la frontière suisse dans une petite commune dont le nom ne vous dira rien et pourtant, qui a hébergé pendant près de 40 ans la plus grande discothèque de France, Le Macumba. Mais voilà qui nous éloigne un peu de notre sujet.

Fraîchement retraité, Philippe habite toujours dans l’école ou il officiait. Il poursuit son rôle de passeur en enregistrant, par le biais d’une association genevoise, des livres audios pour les personnes non-voyantes. 

C'est comme si j'avais une partition, avec des croches, des doubles-croches, des pauses, etc. Il y a une rythmique qui s'installe quand on lit à haute voix.

Lorsqu’il a une mission telle que la sélection du prochain Livre Inter, Philippe ne plaisante plus. Il a mis au point un tableau de comparaison aussi efficace que poétique : imaginez un tableau excel avec dix lignes (les livres en compétition) et neuf colonnes :

  1. IRM : Imagerie à Résonance Mentale ("parce que, quand je lis un livre, me confie-t-il, c’est comme un film qui passe dans ma tête avec des tas d’images")
  2. La couleur des personnages
  3. L'analyse fine des sentiments humains
  4. Le style, l'écriture
  5. La « captivation », le « happage » 
  6. La densité d'écriture
  7. Le rythme
  8. L'émotion créée
  9. Le regard critique sur la société

Tout est noté sur 6 ce qui fait un total de 54. Cette année, dans le tableau de Philippe, deux livres ont atteint 50 points. Mais… chut ! il ne dira rien !

Le tableau excel
Le tableau excel / Philippe Drevon

François Arleo, le chercheur... du confinement

Les livres, c’est une histoire de famille chez les Arleo. Il y a la sœur aînée qui incarnait à ses yeux la "figure littéraire de la famille" et la sœur cadette qui a, elle aussi, tenté de faire partie du jury cette année. Entre les deux François, qui décréta un jour que puisque le terrain des lettres et des romans était occupé, lui, investirait celui des chiffres et des équations.

François a 44 ans. Il vit à Paris. Il est chercheur au CNRS. Et son sujet de recherche de recherche porte sur… le confinement. Voilà le texte que cela lui a inspiré :

"Sachez que des particules élémentaires, les quarks et les gluons, sont systématiquement confinées à l'intérieur de particules comme les protons et les neutrons, qui composent les noyaux des atomes. Leur domicile a ainsi une superficie d'environ 0, 000 000 000 000 000 000 000 000 000 001 m2 (encore plus petit que les appartements parisiens), sachant en plus qu'ils sont nombreux là-dedans, même si la plupart sont assez apathiques et sans beaucoup d'énergie. 

Toutefois, grâce au grand accélérateur de particules du CERN, on en libère quelques centaines à chaque collision de noyaux de plomb. Ils peuvent alors gambader librement (une attestation de sortie n’est pas nécessaire) pendant environ 0, 000 000 000 000 000 000 000 1 seconde, grand maximum, avant de retourner dans leur micro (plus exactement, femto) appartement. 

Au tout début de l'Univers, ils étaient pourtant libres. Las ! le confinement a été décrété dès lors que l'Univers s'est refroidi à une température de deux mille milliards de degrés – une poignée de microsecondes après le Big Bang – pour une raison encore inconnue. 

Alors si le confinement parfois vous pèse, songez un instant à la myriade de quarks et de gluons qui nous constituent, dont le confinement prolongé nous permet de chanter, de rire et d'exister."

Devant ma bibliothèque
Devant ma bibliothèque / François Arléo

Sylvie Baïet, la "passeuse"

Sylvie Baïet a 59 ans Elle vit au Havre ou elle est professeur des écoles. Durant le confinement, elle ne s’est pas vraiment arrêtée. L’école où elle enseigne a accueilli les enfants des personnels soignants. Depuis le 11 mai 2020, elle a repris sa classe avec huit enfants. "C’est particulier, on a l’habitude d’être proche des enfants. C’est très frustrant" 

Professeur des écoles, instit’ comme on disait lorsqu’elle a débuté, c’est quasiment une vocation : "J'aime être en lien avec les enfants. Ils nous étonnent tout le temps. C’est un métier que j'ai visé très jeune. Mon père était ouvrier. Mes parents ont réussi à emmener deux enfants au baccalauréat et c'est déjà pas mal. Il aurait été difficile de suivre des études longues."

Sylvie a eu la chance de croiser l’un de ces professeurs dont on se souvient toute sa vie : "Il s’appelait Marc Lévy. Rien à voir avec l’écrivain, précise-t-elle en riant. J'habitais dans la banlieue du Havre et nous avons eu un excellent professeur. Il arrivait avec des sacs pleins de livres qu’il commandait à Paris. Donc, j'ai lu Gabriel Garcia Marques en 4e. Ça a été un prof extraordinaire. Il ne s'arrêtait pas sur le fait qu'il était dans une zone un peu prioritaire, il faisait vraiment monter le niveau.

J'ai toujours essayé de suivre ce chemin. Je propose toujours aux enfants des livres un peu complexes. Aujourd’hui, je leur ai lu un Le Clézio, Voyage au Pays des Arbres."

A ma table de lecture
A ma table de lecture / Sylvie Baïet

Thérése Gandon, Soigner le corps et l’âme

Dans un premier temps, le confinement n’a pas marqué une véritable rupture dans la vie de Thérese. Avec le pied plâtré, elle ne bougeait déjà pas beaucoup… Elle a lu, bien sur, les livres en compétition, en version numérique : "ça change !". Elle a lu différemment que quand on lit juste pour soi, moins vite, en savourant et en réfléchissant tout à la fois. Elle a eu des surprises, elle a trois livres préférés, on ne veut surtout pas savoir lesquels, et elle, elle sourit d’être seule à savoir…

Sinon, Thérèse est infirmière dans une consultation d’ethnopsychiatrie. Cela s’adresse à des patients souffrant de pathologies psychiatriques et venant d’autres cultures De fait, une grande majorité d’entre eux sont des migrants ou des personnes issues de la migration. Et "dans 90% des cas, dit -elle, il y avait au départ un élément d’ordre culturel qui bloquait la prise en charge psychiatrique des patients". 

Pour soigner certains troubles psychiatriques, il est nécessaire de prendre en compte la culture d’origine de la personne : les rites, les croyances, les structures sociales, les rapports entre les générations.

En arrivant dans cette consultation, Thérèse a su qu’elle avait trouvé sa place. Auparavant, elle avait travaillé comme logisticienne dans l’humanitaire ; mais cela faisait longtemps , dit-elle, que "la question de savoir ce qu’on se transmet de génération en génération et en quoi cela influe sur les comportements , m’intéressait".

Mon petit faune
Mon petit faune / Thérèse Gandon

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