Nous avons demandé à tous les auteurs sélectionnés pour le Prix du Livre Inter de nous envoyer un texte sur leur livre. Fabrice Humbert est en compétition avec "Le Monde n’existe pas" (Gallimard). Il y interroge une nouvelle fois le lien entre le réel et la fiction.

Fabrice Humbert
Fabrice Humbert © F. Mantovani / Gallimard

Je suis sur l’autoroute. Mes phares crèvent la nuit. J’accélère, comme si j’étais de nouveau dans le film. Les images de la route défilent. J’arrive bientôt sur le pont et à ce moment, tout s’effondre devant moi : il n’y a plus de route.

"Dans un passage de Le Monde n’existe pas, le narrateur, Adam, traverse en voiture, dans la nuit, un pont au-dessus d’un lac. Et soudain, la route disparaît et tandis qu’Adam sort de sa voiture, terrifié, il a le sentiment que le monde se dilue dans la brume de la nuit, en même temps qu’une ombre grise se dessine à quelques mètres de lui, ombre dont il perçoit le sanglot. 

Personne ne m’a parlé de ce passage du livre mais en réalité, à chaque fois que je pense à ce roman, j’ai la vision fugitive, tronquée, d’une voiture qui bascule dans une nuit obscure et glacée comme l’eau du lac. J’ai le sentiment - une perception intermédiaire entre le sentiment et la sensation - d’une profondeur nocturne, en même temps que s’impose à moi une image pourtant absente du texte, celle d’un escalier mécanique qui s’enfonce dans la nuit d’un lac, un mécanisme dentelé, anonyme, avec le léger chuintement de ces escaliers. 

J’ignore pourquoi, ce texte d’une quinzaine de lignes est donc, pour quelque chose en moi, le cœur de mon livre. J’aimerais bien en connaître la raison. Il me semble que d’autres passages, souvent liés à l’autre personnage, Ethan, dont on ne sait s’il est meurtrier ou victime, pourraient être cités. Des passages ensoleillés, des apparitions radieuses. La beauté aussi d’une adolescente, Clara. Leur rencontre sur un ponton baigné de soleil, au milieu d’un lac.

Mais à chaque fois, il y a cette nuit et cette impression que la nuit bruisse de fantômes : j’ai tellement senti la présence de la nuit, d’une nuit glacée et liquide, j’ai tellement senti la menace de la chute et le frémissement d’une ombre grise, en écrivant ces lignes, que j’en ai eu peur. La route s’effondre, Adam s’arrête, et soudain s’écrit ce passage que je n’avais pas prévu.

Je suppose que beaucoup d’êtres en moi écrivent un livre. Sans sous-estimer la part de travail et même d’artisanat de l’écriture, il me semble que des êtres contradictoires se mesurent dans cet exercice quotidien, ce qui s’apparente à une sorte de quête identitaire dont les symboles ici pourraient être le bel Ethan et le sombre Adam. Contradictions personnelles, inachèvements, fragments d’imaginaire tapissent le roman et contribuent à cette impression de déséquilibre que j’ai voulue donner. Les sables mouvants du lecteur sont aussi, pour une bonne part, les miens."

Edition Hetzel authentique de César Cascabel
Edition Hetzel authentique de César Cascabel / Fabrice Humbert

Et même si Fabrice Humbert a un peu de mal à lire Jules Verne désormais, il reste pour lui "un symbole de lecture et d'évasion par le voyage - d'un monde littéraire forgé; d'un monde qui, malgré les apparences et la saturation d'éléments réalistes, n'existe pas."

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