"Les Services compétents", ce sont les services du KGB dans les années 1960 en Union Soviétique. Ils sont sur la piste d'un écrivain qui fait passer ses nouvelles fantastiques en Occident. C'est l'histoire de ses parents que raconte Iegor Gran dans ce roman. Il nous en parle ici au micro d'Eva Bettan.

Iegor Gran
Iegor Gran © J Foley

Le livre vu par Eva Bettan : C'est un livre gonflé. Tout le monde ne peut pas se targuer comme Iegor Gran, d'avoir été bébé dans les bras d'un lieutenant du KGB venu, il est vrai, perquisitionner l'appartement de ses parents. Mais lui va nous raconter la chasse du côté chasseur, alors que son père André Siniavski, un dissident, est le gibier. Procédé littéraire inventif, c'est plus que ça, Les services compétents, c'est un livre de fils, un livre d'enfant. C'est le livre d'une époque, un fils épaté par ses parents, André Siniavski a pris des risques fous pour publier à l'Ouest un texte critiquant quoi ? Une tendance esthétique : le réalisme socialiste. Le livre d'une époque aussi, qu'il restitue avec un goût d'enfance, son enfance : les années 60. Une époque un peu dingue, le régime est un peu moins sévère, alors on regarde en cachette 8 1/2 de Fellini. Et même les agents du KGB sont peints comme des pieds nickelés, mais qui peuvent quand même encore ruiner votre vie. 

EVA BETTAN : Iegor Gran, ce n'est pas de la nostalgie, c'est comme si vous nous disiez : à l'Est aussi, il s'est passé des choses assez incroyables. À l'Est aussi, il y avait des gens assez extraordinaires, vos parents, mais aussi les autres ? 

IEGOR GRAN : Oui, absolument. Je me suis aperçu que peu de gens connaissent l'histoire de l'Union Soviétique dans ces années passionnantes, d'une part, et d'autre part, que c'était un moment particulier de l'histoire, où l'histoire hésite. On n'est plus sous Staline. Staline est mort. Il y un réchauffement du régime. Et les services secrets hésitent. Faut il plus de répression ou moins de répression ? Plus de rééducations ? On ne sait pas trop quoi faire avec ces intellectuels. Faut-il les attraper ? Ça oui, mais comment les punir ? Faut-il les taper ? Si oui, avec quelle massue ? Voilà, c'est ce genre de choses qui m'a absolument intéressé. 

Qu'est ce que c'était que le "jazz sur ossements" ? 

Le "jazz sur ossements", c'est une technique absolument incroyable des amateurs de jazz. Pour se procurer des disques, de Miles Davis par exemple, il fallait d'abord se procurer des plaques de rayons X dans un hôpital. On les découpait ensuite en forme de disques. On traficotait son tourne-disque pour remplacer la pointe par une pointe plus dure. On inversait les entrées/sorties en gros et on re-enregistrait un disque de Miles Davis sur une plaque de rayons X avec dessus, peut-être, une côte fêlée, donc sur ossements. Et ensuite, évidemment, soit on l'écoutait entre copains, sont on le revendait à la sauvette. Et les services compétents, le KGB, passe son temps à traquer ce genre de petits trafics. 

Votre père, André Siniavski va publier ce texte, critiquant le réalisme socialiste, mais aussi d'autres textes au fil des années. Il court un risque énorme, alors qu'il ne veut pas renverser le régime. Et il le sait qu'il va être arrêté. Qu'est ce que c'est ? Du courage, de l'inconscience ?

Je pense que d'abord il n'avait pas trop le choix. Il voulait absolument écrire. Il y a des textes sur le réalisme socialiste, mais aussi surtout des nouvelles fantastiques. Il se voyait comme un écrivain de nouvelles fantastiques. Or, le fantastique est un genre mineur déjà en soi, mais en Union soviétique, encore plus mineur, c'est-à-dire déconsidéré, puisque ne répondant pas aux normes du progrès avec un but de victoire du prolétariat, si je puis dire. Lui voulait absolument raconter ces histoires-là. Et c'est pour cela qu'il les a faites passer en Occident, sous pseudonyme pour ne pas se faire arrêter immédiatement. 

Ensuite, est-ce que c'est de l'inconscience ? Non. Je crois que c'est une envie irrépressible. Cela dit, je ne sais pas s'il l'aurait fait sous Staline, là où c'était la mort assurée et le massacre de sa famille ? Je ne sais pas, mais l'époque, heureusement, était un peu plus chaude. Et même si tout était interdit, on pouvait espérer s'en tirer non pas avec une balle dans la tête, mais avec quelques années de camp. Et c'est ce qui lui est arrivé ensuite puisqu'il a été arrêté six années après la transmission de son premier manuscrit en France. Il a été arrêté en septembre 65, après six années de traque, condamné à sept ans de camp à régime sévère. Il est rentré absolument brisé physiquement. Intellectuellement et moralement, il était en pleine forme. 

Mais pour moi, le grand mystère, quand je me suis attaqué à ce livre, c'était d'essayer de comprendre comment on fait ces services compétents, Le KGB, qui n'est pas réputé pour être mauvais. Comment ont-ils fait pour mettre autant de temps à attraper mon père qui n'est pas un espion, qui est un intellectuel, qui marche lentement dans la rue, qui porte des lunettes... Ils mettent six années à l'attraper. C'était vraiment le point de départ. 

Ecouter l'entretien dans son intégralité

20 min

Iegor Gran avec Eva Bettan

Par France Inter

Aller Plus Loin

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.