C'est la diffusion à la télévision d'un documentaire dans lequel il découvre des images de son père arrêté par la Gestapo qui a déclenché l'écriture de ce livre. En essayant de trouver l’origine de cette archive, Régis Jauffret raconte cet homme nommé Alfred. Il nous en parle ici au micro d'Eva Bettan.

Régis Jauffret
Régis Jauffret © AFP / Joël Saget

Le livre vu par Eva Bettan : Il y a des choses qu'on invente à 8 ans, "mon papa à moi, il est pompier et il a sauté d'un immeuble en feu". Quand on dit ça à la soixantaine, soit c'est grave, soit on est l'homme le plus puissant du monde. On est un écrivain et on peut ne pas se contenter du réel. L'image qui fait déclic, c'est dans un documentaire sur la période de l'Occupation, l'image d'un homme menotté, emmené par la police de Vichy. Et cet homme, cela pourrait être le papa du titre. Celui du narrateur. Celui de l'auteur de Régis Jauffret. Images stupéfiantes. Il ne savait rien de tout cela. Dès lors, on peut tout imaginer. Jean Moulin ou Lacombe Lucien le collabo. 7 secondes de film réveille le souvenir du père, le vrai falot, mais surtout sourd et sous médicaments, évoqué avec un humour féroce, et qui permettent à l'inventeur de fiction ce luxe d'embellir son père, de l'augmenter en quelque sorte et de l'offrir à l'enfant triste d'avoir eu si peu de papa qui demeure en lui. 

EVA BETTAN : Régis Jauffret, en lisant votre livre D'un moment à l'autre, je me dis quelle est la part de l'exercice intéressant, brillant, d'un écrivain qui prend un sujet pareil, qui est séduisant  ? Et quelle est la part de la profondeur ? On est sans cesse entre les deux. 

REGIS JAUFFRET : Pour moi, il n'y a pas d'exercice du tout. C'est une démarche très bizarre parce qu'elle m'est presque imposée par ce documentaire, donc mon père arrêté par deux gestapistes alors qu'il n'a aucun passé de résistant à ma connaissance et après, c'est la recherche de ce père-là tel qu'il était à l'époque et puis, essayer de me constituer un père que j'ai très peu eu, parce que mon père était sourd complet. Il était sous neuroleptiques et bipolaire. Je n'ai eu presque aucun rapport avec lui dans ma vie, alors qu'il faisait partie de ma vie puisqu'il était là, à la maison tous les jours. Cela a été cette recherche et je n'aurais jamais pensé dans ma vie, pouvoir aller aussi loin dans l'évocation de ce père, justement.  

Le fait justement de ne pas savoir permet toutes les fictions. On peut tout imaginer. Il y a là la puissance du roman, c'est de se dire qu'on peut tout imaginer. 

Ce n'était pas volontaire. Je n'ai imaginé que parce que je n'avais rien d'autre. On fait avec le peu qu'on a et avec le peu de père que j'ai ou le peu de mémoire de père que j'avais, puisqu'il y a eu si peu de rapports entre nous, j'ai essayé de le faire apparaître malgré tout. En effet, c'est la fiction qui intervient, mais j'aurais préféré que non. J'aurais préféré raconter des souvenirs réels et choisir parmi l'immensité des souvenirs extraordinaires que j'aurais eus avec mon père. Mais malheureusement, ça n'a pas été possible.  

Vous prenez le ton de l'humour et par moment il y a des phrases incroyables ? Vous dites, au moment de sa mort : "J'avais l'impression d'aller à une veillée funèbre d'un animal de compagnie". On aurait trouvé plus de choses à dire." Qu'est-ce que c'est que cet humour ? C'est votre nature. C'est une manière de tenir les sentiments à distance ? 

Ça doit être ma nature. Ce n'est pas prémédité. C'est un peu comme un ADN, un peu comme une empreinte digitale. L'humour, je ne cherche pas à en avoir. Là, en l'occurrence, la phrase que vous citez, c'est que malheureusement, c'était la vérité. Ça veut dire que quand mon père est mort, bon, il n'y a pas eu de chagrin extravagant, de la famille qui est venue, ni de choses extraordinaires à dire de lui. Les gens n'avaient presque rien à dire et une fois qu'ils avaient dit ce presque rien ou qu'ils n'avaient pas dit, ils passaient à un autre sujet de conversation.

C'est le livre qui est le plus directement une fiction liée à vous. Vous êtes toujours intéressé au dérèglement, à ce qui ne va pas chez les gens. D'une certaine manière, il y a quelque chose dans ce livre qui peut être de la famille des autres ? 

En l'occurrence, pour la première fois, je sais à peu près pourquoi j'ai écrit ce livre. Je l'ai écrit à cause de ce déclenchement : voir mon père arrêté par la Gestapo. Et après, ça s'est transformé. Parler profondément de moi, ça a été parler de mon père. 

"Papa", c'est un mot d'enfant, vous vous le dites au premier degré, au deuxième degré, avec un peu d'ironie, vous ne dites pas ce que vous n'avez pas pu le dire vraiment jusque-là. Comment le dites-vous ?

Je le dis parce qu'à la fin de ce livre, j'arrive à gagner le droit de l'appeler "Papa". C'est-à-dire que finalement, en arrivant à le faire surgir comme je le fais surgir à la fin, je me dis que j'ai créé une sorte de proximité, même si elle est dans la fiction, même si elle est dans le souvenir, et dans l'espérance. Cette espérance d'enfant que j'ai réalisé dans ce livre me donne le droit de l'appeler papa ou lui donne le droit à lui-même que je l'appelle "Papa".  

Écouter l'intégralité de l'entretien :

6 min

Régis Jauffret avec Eva Bettan

Par France Inter

Aller Plus loin

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.