Avec "Le Monde n’existe pas" Fabrice Humbert interroge à nouveau le lien entre le réel et la fiction. Ce roman fait partie de la sélection du Prix du Livre Inter 2020. L'auteur nous parle ici de son livre au micro d'Eva Bettan.

Fabrice Humbert
Fabrice Humbert © F. Mantovani / Gallimard

Le roman vu par Eva Bettan : Times Square à New York. Ces panneaux lumineux géants et partout, le visage d'un homme traqué. Une image qui crée la stupéfaction pour le narrateur et qui renvoie chez lui à un autre saisissement qui relevait alors de l'éblouissement. Cet homme accusé de viol et de meurtre, c'est Ethan, la star du lycée, beau comme un demi-dieu, qui l'avait choisi comme un ami, lui, le nouveau, le chétif, le marginal, et qu'il avait sauvé. Par deux fois, donc Ethan a créé la stupéfaction. Mais que voit-on quand on est stupéfait ? Peut être est-ce une histoire de regard. Le livre se présente comme une enquête quasi-policière, mais on va dans des zones moins assurées. Il s'agit d'aller par-delà les illusions, les représentations, les vérités officielles. 

EVA BETTAN : Fabrice Humbert, en lisant votre livre, on a l'impression que l'apparence, l'illusion est devenue plus importante que la vérité. Quelle est la vérité ? 

FABRICE HUMBERT : La vérité est extrêmement difficile à atteindre. En fait, dans ce livre, elle n'existe pas pour le lecteur. Il est quasiment impossible de savoir quelle est la vérité de cette affaire. Alors il est sûr que le journaliste Adam va s'engager dans cette enquête. Mais lui-même, finalement, n'est pas un narrateur très fiable. Il est pris dans les illusions de son adolescence, dans ses propres illusions, dans une affaire qui le dépasse, ou effectivement, il y a énormément de mensonges et de fiction puisque toute cette affaire pourrait n'être qu'une vaste fiction, qu'une vaste illusion, une énorme "fake news". 

Ethan, quand il est jeune, est la vedette du lycée, le roi du foot et au fil de l'enquête, le narrateur dit "c'est un fantôme", qui s'est, lui-même, plié à ce qu'on voulait qu'il soit, à cette illusion de la star. 

Oui, ça a été la star du lycée. La star même un peu cliché, le champion de foot adulé des femmes. Et en fait, on découvre au fur à mesure que ce champion a fait tout ça parce qu'on attendait ça de lui. Mais en réalité, lui-même était infiniment plus fragile que l'image qu'il donnait. Il n'était qu'une image pour les autres et finalement, Adam le narrateur est toujours attaché à cette image. Il reste sur cet Ethan factice. Cet Ethan illusoire parce qu'au fond, c'est cet être-là qu'il a aimé, et pas le réel Ethan. 

Il y a aussi toute une partie du livre qui est consacré au fait divers. Comment les médias, notamment, choisissent une version du fait divers. Comme s'il fallait un récit. Et ce récit devient plus important que tout le reste. 

C'était la partie la plus consciente du livre pour moi, à savoir que tout devient une gigantesque fiction, c'est-à-dire que effectivement, les médias, mais aussi les entreprises et nous-mêmes, lecteurs, spectateurs, nous faisons de la réalité une immense fiction. Notre vie devient un film en quelque sorte et la société entière devient une espèce de projection fantasmatique, à demi hystérique. Je crois que c'est quand même ce qu'on vit beaucoup un peu tous, notamment actuellement, avec l'impression que le monde n'existe pas. Que tout est une projection généralisée. 

Effectivement, le narrateur est en butte avec ça, c'est-à-dire qu'il a l'impression que tout est illusoire, que notre vie est un film et que l'affaire aussi est une illusion et un film. Il a énormément de mal à départager la fiction de la réalité et avec lui, le lecteur. C'est-à-dire qu'à chaque fois qu'il a l'impression d'avoir trouvé une vérité intangible, tout d'un coup, la vérité se dérobe et c'est encore une autre possibilité qui apparaît aux yeux d'Adam comme aux yeux du lecteur. Il y a une espèce de mise en doute généralisée. 

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Fabrice Humbert avec Eva Bettan

Par France Inter

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