Confession étonnante que celle du philosophe, invité d'Augustin Trapenard dans Boomerang. Et on ne parle pas de n'importe quel poème, mais d'un monument : "Le cimetière marin".

Paul Valéry par Jacques-Emile Blanche
Paul Valéry par Jacques-Emile Blanche © Getty

Même si vous ne l'avez jamais lu, vous connaissez Le Cimetière Marin. Pour deux raisons : Brassens et Miyazaki. Dans ce long poème, Paul Valéry évoque donc un cimetière. Celui où il a de grande chance d'être enterré. Celui de sa ville natale : Sète. 

Brassens le mentionne dans sa Supplique pour être enterré à la plage de Sète.

Déférence gardée envers Paul Valéry,                                               
Moi, l'humble troubadour, sur lui je renchéris,                                               
Le bon maître me le pardonne,                                               
Et qu'au moins, si ses vers valent mieux que les miens,                                               
Mon cimetière soit plus marin que le sien,                                               
Et n'en déplaise aux autochtones

Paul Valery est mort quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en juillet 1945. A la demande du Général de Gaulle, il a droit à des funérailles nationales, puis est inhumé à Sète, dans la partie haute du cimetière marin. 

Le cimetière marin de Sète
Le cimetière marin de Sète © Getty

Pour l'anecdote, ce cimetière portait le nom de St Charles et fut rebaptisé "Cimetière marin" à la mort du poète.

"Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !"

C'est l'un des vers les plus connu du poème. Il ouvre la 24è et dernière strophe.

Ce vers est à l'origine du titre du roman Le vent se lève écrit par Tatsuo Hori en 1936, puis du film d'animation de Hayao Miyazaki adapté dudit roman, Le vent se lève (2013).

La révolution poétique se poursuit

"Ce poème a accompagné toute ma vie, confie Alain Badiou à Augustin Trapenard. 

Je le savais par coeur dès l'âge de 17/18 ans. Je le récitais aux jeunes filles qui m’intéressaient et c'était un instrument de séduction.

Par ailleurs, je l'ai commenté philosophiquement dans l'un de mes livres (Logiques des mondes, 2006 - Seuil)  poursuit-il. C'est un poème qui après avoir décrit le côté implacablement immobile et solaire du monde se termine par l'appel à la révolte."

Non, non !… Debout ! Dans l’ère successive !                                                      
Brisez, mon corps, cette forme pensive !                                                      
Buvez, mon sein, la naissance du vent !

La poésie a une place très importante dans la vie d'Alain Badiou : "A certains égards elle est une sorte de nourrice de ma pensée. La grandeur de la poésie, c'est qu'elle fouille la langue, et elle parvient à lui faire dire quelque chose dont on ne savait pas qu'elle pouvait le dire. 

Mais la poésie reste un peu enfermée. En même temps, reconnaît-il, elle se diffuse aussi."

Les rappeurs ont inventé des figures poétiques, dans la langue, tout à fait novatrice.  

"La poésie continue son destin" conclut le philosophe.

Un cimetière qui rime avec mystère

On ne sait pas exactement combien de temps Paul Valéry a consacré à l'écriture de ce texte. Dans une lettre de 1890, il parle déjà d'un "Cimetière" qu'il a renoncé à soumettre à Mallarmé parce qu'il le trouve "trop pataud et trop mal dégagé pour être envoyé". S'agit-il déjà d'une première ébauche du poème ? 

Il y a par ailleurs les notes prises par Paul Valéry, chaque jour, inlassablement. Elles couvrent plus de 30 000 pages dans 261 cahiers. C'est aujourd'hui une véritable mine d'informations pour les chercheurs. 

En bas de la page où figure les premières strophes du texte, Paul Valéry a mentionné une date, au crayon, "fin octobre-nov. 17". S'agit-il de la première version du poème ?  

Paul Valéry en train d'écrire, à la plume
Paul Valéry en train d'écrire, à la plume © Getty

L'oeuvre ne sort qu'en 1920, suite à l'intervention de Jacques Rivière, patron de la Nouvelle Revue Française, qui la vole littéralement à Valéry. Ce dernier estimait encore qu'elle n'était pas terminée, le geste de Rivière met un terme à ses hésitations.   

Célèbre pour son hermétisme, Le Cimetière marin a été l'objet de nombreuses exégèses.

Le "Cimetière Marin" est ma pièce "personnelle". Je n'y ai mis que ce que je suis. Ses obscurités sont les miennes. La lumière qu'il peut contenir est celle même que j'ai vue en naissant

Paul Valéry n'est pas aujourd'hui ce qu'on pourrait appeler un auteur à la mode. Personne ne se vante dans les dîners d'avoir "relu tout Valéry". 

Il en est un qui le porte et le défend spectacle après spectacle, c'est Fabrice Luchini : "J’ai mis trente ans à  comprendre qu’il fallait que je comprenne sans comprendre. En étant presque tous les soirs sur scène, j’ai compris que c’est impossible. Mon instrument s’est amélioré, j’ai compris que je ne dois pas imposer mon lyrisme, qu’il n’y a pas d’interprétation neutre. Le partenaire (le public) est toujours là mais j’ai moins d’illusion sur lui. Faire Poésie ?, c’est être dans la minorité. J’en reviens toujours à la phrase de Valéry :

L’art de dire des textes est un acte minoritaire.

Mais c’est ma passion, poursuit l'acteur dans le revue Ubu. Je ne vis que pour ça. Je suis né pour dire des textes, m’approcher de l‘agencement des mots. Il n’y a pas de mots, il n’y a que des agencements."  

Aller + loin

  • Notez déjà que la série "Un été avec..." de France Inter cet été sera consacrée à Paul Valéry  
  • (RÉ)ÉCOUTER | Boomerang avec Alain Badiou
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