On l'a souvent cantonné à ses représentations de Montmartre, des cabarets et des filles du Moulin Rouge. La rétrospective que lui consacre le Grand Palais permet de découvrir de nombreuses facettes de l'oeuvre de Toulouse-Lautrec. Notamment les toiles consacrées aux prostituées qu'il réalisa au plus près du sujet.

Toulouse-Lautrec dans son atelier devant la toile "Au Salon de la rue des Moulins"
Toulouse-Lautrec dans son atelier devant la toile "Au Salon de la rue des Moulins" © Getty

1893 - Voilà une dizaine d'années que Toulouse-Lautrec s'est installé à Paris.  Il a fréquenté divers ateliers dont celui de Cormon où il a rencontré Van Gogh. Il est devenu l'ami d'Aristide Bruant qui a donné un joli coup  de pousse à sa carrière en exposant ses œuvres dans son cabaret. Il a vécu une liaison tumultueuse avec Suzanne Valadon, muse de nombreux artistes et peintre à son tour. Il a immortalisé les personnages de la vie montmartroise et les  vedettes du Paris festif : Jeanne Avril, Yvette Guilbert, la Goulue ou encore Grille d’Egout, Nini Pattes-en-l’Air et la Môme fromage, les danseuses de cancan. C'est un artiste connu, sinon reconnu, et il a droit en cette année 1893  à sa première grande exposition à la galerie Boussod et Valadon.

L'affiche réalisé par Toulouse-Lautrec pour le cabaret d'Aristide Bruant (1892) © Getty - l'affiche de l'exposition du Grand Palais avec le portrait d'Yvette Guibert (1994)
L'affiche réalisé par Toulouse-Lautrec pour le cabaret d'Aristide Bruant (1892) © Getty - l'affiche de l'exposition du Grand Palais avec le portrait d'Yvette Guibert (1994) / RMN

C'est à cette époque qu'il va quasiment s'installer au 6 de la rue des Moulins, dans l'un des plus fameux bordels parisiens : La Fleur Blanche.

Derrière les portes closes

Volontiers provocateur, Toulouse-Lautrec affiche sa fréquentation des maisons closes. Il avoue avec malice :

J'ai enfin trouvé des filles à ma taille

"Toulouse-Lautrec ouvre les portes closes des bordels" explique la sociologue et spécialiste de l'art Nathalie Heinich. "Ces scènes ne sont donc 'quotidiennes' que pour le tout petit nombre de celles qui vivent de leur charme, et de ceux qui – tel Toulouse-Lautrec – vivent quasiment à leurs côtés. Mais quotidiennes, elles le sont aussi en un autre sens : celui de la tranquillité, de l’évidence, du "ça-va-de-soi" de ces femmes qui, tous les jours, dorment et se lèvent, se lavent et se vêtent, tirant sur un bas, défripant une chemise." 

Femme qui tire son bas © Musée Toulouse-Lautrec, Albi -  Femme qui se lave (Elles)
Femme qui tire son bas © Musée Toulouse-Lautrec, Albi - Femme qui se lave (Elles) / BnF

"Rien donc d’extraordinaire", poursuit la sociologue, "rien de pittoresque ni de glauque dans ces images de la vie quotidienne au bordel : le peintre n’était ni dans la dénonciation, ni dans la déploration, ni dans l’indignation, ni dans la commisération ni même, à l’opposé, dans l’exaltation, l’idéalisation, la revendication". 

Toulouse-Lautrec était simplement dans le plaisir – ce plaisir d’évoquer par le crayon et la couleur les plaisirs de la chair, passés ou à venir.

Au salon de la rue des Moulins (1894)
Au salon de la rue des Moulins (1894) / Musée Toulouse-Lautrec, Albi, France

Au Salon de la rue des Moulins est l’une de ses œuvres majeures. Elle a été réalisé dans l'atelier du peintre mais à partir de nombreuses études sur le vif. On y voit des prostituées tranquilles, presque hors du temps, dans une attente passive, et on y perçoit le luxe étouffant de cet espace clos.

La Fleur Blanche   

Le lieu est aussi connu sous le nom de "Rue de Moulins". L'immeuble, érigé sous Louis XIV, est devenu une maison close sous le Second Empire. La façade est aujourd'hui d'une grande sobriété. Ce ne  fut pas toujours le cas : au début du XXe siècle, le propriétaire, un certain monsieur Armand, la fit embellir. On y ajouta des décors en stuc sur le fronton, des corniches et des angelots. Tout ça a été supprimé lors d'une restauration en 1960. Seul vestige de l'époque : les décors de l'escalier intérieur.

La Fleur Blanche était l'un des établissement les plus luxueux de Paris. Dans un livre dédié à Toulouse-Lautrec, le critique d'art Jean Bouret écrit "qu'il était meublé de façon somptueuse dans tout les styles, du gothique au Louis XVI, et que parmi ses trésors on pouvait admirer le lit de la Païva et sa baignoire de vermeil".  

Dans un autre ouvrage consacré au peintre, l'historien Henri Perruchot décrit la chambre dans laquelle se trouvait "le lit en acajou de la Païva, dont le grand panneau porte en ronde-bosse une longue femme nue, se carre dans une chambre dont le plafond n'est lui-même qu'une immense glace."

La maison était également prisée pour ses chambres à thèmes, notamment une chambre hindoue ou encore une chambre des tortures. 

Pendant l'occupation, l'immeuble fut réquisitionné par l'armée allemande qui y logea ses officiers. 

La loi Marthe-Richard, qui abolissait le régime de la prostitution, votée le 13 avril 1946, imposa la fermeture des maisons closes à partir du 6 novembre 1946. Quelques jours avant, La Fleur Blanche avait déjà fermé ses portes et tout son mobilier, dont le fameux "lit de la Païva" avait été dispersé lors d'une vente aux enchères.

Aller + loin

(RE)VOIR |  Le doc Stupéfiant : L'art du Bordel (France 5)

VOIR | L'exposition du Grand Palais : Toulouse-Lautrec, Résolument moderne (jusqu'au 27 janvier 2020 ) 

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