Avant 68, le polar était de droite et plutôt du côté de la matraque. Après 68, paraissent des romans policiers avec de nouvelles conventions et de nouveaux angles de vue.

Adaptation de 'La position du tireur couché' de Jean-Patrick Manchette avec Tardi en bande dessinée chez Futuropolis
Adaptation de 'La position du tireur couché' de Jean-Patrick Manchette avec Tardi en bande dessinée chez Futuropolis © Futuropolis

Ils s'appellent Manchette, d'abord, puis Daeninckx, Izzo, Pouy, Jonquet. Ils ont ouvert la voix aux nouveaux polars, classés parfois sous l'étiquette "néo polar".  Comme dans certains romans noirs américains, ces polars ouvrent leurs pages et un espace littéraire à la préoccupation sociale portée par les militants de mai 68. 

Ce mouvement ouvert en 1971par Jean-Patrick Manchette agrège peu à peu bon nombre d’écrivains.

J.P Manchette,  dans le piège de l'extrême gauche ? 

Jean-Patrick Manchette est la figure de proue de ce néo polar qui s'est développé dans les années 70. Manchette, est l'auteur de La Position du tireur couché ou du Petit Bleu de la côte Ouest. Proche  de l'Internationale situationniste et des idées d'extrême-gauche, il dénonce toutefois dans son journal paru à la fin de sa vie, "Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, ils sont pour lui  "les deux mâchoires du même piège à cons". Il y évoque peu Mai 68 d'ailleurs, et note que le révolté est devenu une figure quasi marchande. "Le desperado est une marchandise, une valeur d’échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. (...) C’est le piège qui est tendu aux révoltés, et je suis tombé dedans. »

Déçu par la non-révolution de Mai 68, déçu après l'avènement de la gauche au pouvoir, l'anti-Simenon, a marqué par ses histoires de flics servies froides et sans assaisonnement psychologique. Il s'est emparé de tous les cailloux gênants dans les chaussures de la société française de l'époque, comme l'affaire Ben Barka (L’Affaire N’Gustro, 1971), la dérive terroriste (Nada, 1972), le malaise des cadres (Le Petit Bleu de la côte ouest, 1976) ou le désenchantement de la police (Morgue pleine, 1973, et Que d’os !, 1976). 

«La raison pour laquelle Georges file ainsi sur le périphérique avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Georges dans les rapports de production.» (Le Petit Bleu de la côte ouest). 

La bourgeoisie, cette meurtrière par essence

La littérature s'est emparée de la critique de la société de consommation, du mépris pour le monde ouvrier, du carcan des normes sociales. C'est la bourgeoisie, les institutions, les piliers du "capitalisme", qui deviennent les suspects numéro 1 des romans noirs. 

Si Manchette est le nom qui s'impose dans les esprits spontanément, il faut aussi citer l'homme aux 300 romans, Georges-Jean Arnaud, auteur de Brûlez-les tous, contre le développement du nucléaire, et pourfendeur des Etats-Unis avec la série parue chez Fleuve noir, 

Didier Daeninckx, proche de Parti Communiste Français dans les années 60, s'est attaché à débusquer les histoires oubliées de cette époque. Il a ensuite opté pour une posture de "communiste libertaire". 

Sa notoriété est née dans les années  80 avec Meurtres pour mémoire dénonçant le rôle du préfet Maurice Papon en 1961 dans la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 et la collaboration en 1940. C'est la Série Noire, qui a accueilli les enquêtes de son inspecteur Cadin. L'oeuvre de Daeninckx est une oeuvre de critique sociale et politique. 

Thierry Jonquet est l'auteur de romans noirs et politiques. Ce militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire est aussi auteur sous le nom de Ramon Mercader de polars politiques. Il met en scène un patron de parti communiste manipulé par le KGB dans Du passé faisons table rase. Ces scénarios sont marqués par une forme de désillusion face à l'absence de convictions profondes chez ces personnages. 

Plus apaisé que Jonquet ou Daenincks, Jean-Bernard Pouy publie Suzanne et les ringards en  1985. Il est l'auteur du Poulpe, aux éditions Baleine, qu'il a fondées.  En 2008, il remet les pendules des idéaux à l'heure, avec Mai soixante huîtres. Le personnage de soixante-huitard-attardé jette à la figure de sa descendance la liste de ses idéaux, passés et présents, avec l'énergie d'un lanceur de pavés.  Aujourd'hui encore Pouy reste à gauche, avec notamment Ma ZAD. Lors de l'évacuation d'un site occupé par des activistes, les objets de récup de ses copains zadistes disparaissent dans un incendie, et lui-même se fait tabasser par des skinheads. 

Le roman noir doit assumer une dimension de critique sociale. Dans son roman on suit l'itinéraire d'un quadra qui se radicalise en suivant des zadistes.

Noblesse pour le polar 

Gérard Delteil  s'est attaché, non pas à régler des questions de classe, mais celle de la violence. 

Auteur aimant manier l'art du  pastiche,  (Meurtre dans l’Orient-Express, Solidarmoche, référence à la Pologne de Solidarnosc), il veut se démarquer des "polars complaisants, genre sado-maso, style SAS". "On peut montrer l’horreur et la violence pour les dénoncer, pour exprimer sa révolte contre les atrocités, mais on peut aussi prendre un plaisir malsain à décrire des scènes de torture, de massacres de camps de concentration, de viols. Tout le problème est dans cette complaisance, à laquelle je vois mal comment on pourrait échapper dans des livres basés justement sur le principe de procurer au lecteur le maximum de délicieux frissons d’horreur à propos d’atrocités subies par d’autres. » 

René Belletto parachève  cette trajectoire du roman noir et du roman policier vers de nouvelles explorations en en signant d'abord un premier roman fantastique, Le Temps mort, en 1974, avant de recevoir le Grand prix de littérature policière en 1983 avec Sur la terre comme au ciel. Inclassable,  Belletto fait le pont entre le polar et la littérature, démontrant que la littérature se moque des genres, et sait être et blanche et noire à la fois. 

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