Les critiques du Masque et la Plume sont au moins tous d'accord sur une chose : Casey Affleck, Michelle Williams et Lucas Hedges sont exceptionnels.

Casey Affleck et Lucas Hedges
Casey Affleck et Lucas Hedges © Claire Folger / Amazon Studios

Jérôme Garcin plante le décor : l'histoire d'une famille ouvrière du Massachusetts, les Chandler où Casey Affleck interprète Lee Chandler, l'homme à tout faire de plusieurs immeubles de Boston et qui revient, après la mort subite de son frère, à Manchester by the Sea, une ville qu'il a quittée en même temps qu'il s'est séparé de sa femme Randy. Lee est désormais le seul adulte de la famille. Il devient le tuteur de son neveu. Son neveu qui joue au Hockey et qui court les filles.

C'est formidablement scénarisé avec des flash-backs qui sont autant de révélations successives et il faut un peu de temps pour comprendre les circonstances qui ont conduit au départ de Lee qui est un grand taiseux. J'ai été bouleversé par ce film et je trouve que c'est le plus personnel des trois qu'a réalisé ce cinéaste.

Eric Neuhoff : "un très grand film"

C'est un très grand film. On voit que le cinéma de temps en temps peut arriver au niveau des meilleurs romans de Joyce Carol Oates ou de Richard Ford.

Pour une fois j'ai eu l'impression que ce qui se passait sur l'écran était plus intéressant que tout ce qui aurait pu m'arriver dehors à ce moment là.

C'est la solitude, la crise de la quarantaine du blanc américain dans une petite ville du Massachusetts. Le scénario est vraiment tricoté d'une façon tellement forte et légère à la fois. Les flash-backs arrivent tout d'un coup, tout naturellement sans afféteries, sans changement d'image et on apprend au bout de 3/4 d'heure pourquoi ce type est muré dans son silence, cadenassé dans sa souffrance. Et on comprend que sa vie est foutue en l'air et que rien, même pas la relation avec son neveu ne pourra le sauver. ça dure deux heures quinze, ça aurait pu durer cinq heures. Casey Affleck est phénoménal. Avec son côté un peu bouffi, sa barbe de trois jours, son regard liquide, plus ou moins alcoolique. Parce qu'il est tellement désespéré que quand il va dans un bar, il boit des bières et son seul loisir c'est de déclencher une bagarre.

Il y a deux séquences absolument fabuleuses, qu'on ne racontera pas. Une dans un commissariat qui vous saute à la gorge. Et une autre ou le héro rencontre par hasard son ex femme qui pousse un landau. Ça dure trois minutes, mais c'est un des trucs les plus magnifiques que j'ai vu au cinéma, et peut-être même dans la vie.

Alain Riou : "un film magnifique, absolument déchirant"

C'est un film magnifique, absolument déchirant. C'est un film sur l'irréparable. Ce qui n'est pas le sujet le plus gai que l'on puisse trouver. Et pourtant, on n'en sort pas du tout accablé. On sent que l'auteur a réfléchi à ses semblables. C'est un film sur ce qu'il y a de meilleur dans la nature humaine d'une certaine manière et qui est d'un intelligence constante. Et l'intelligence, malheureusement, c'est ce qu'il y a actuellement de plus rare au cinéma.

Casey Affleck
Casey Affleck © K Period Media

Xavier Leherpeur : "un mélo sirupeux"

Je l'avais vu une première fois, j'avais le souvenir d'un mélo très contri, qui faisait tous les efforts pour montré qu'il était délicat, qu'il était afférant... Sophie Avon me tombe dessus, me dit "t'as rien compris. C'est un film génial. Tu passes à côté du grand film de l'année".

Je retourne donc le voir en salle et.... ça marche toujours pas. Je vois les ficelles.

Je suis ravi que vous trouviez ça bouleversant et étonnant. C'est un mec qui passe son temps à répéter ses effets. C'est un film qui est construit en quatre partie, toujours les mêmes. On ne raconte rien pendant une demi-heure - mais rien ! - pour bien montrer que le personnage est taiseux. A un moment, on va mettre un peu de métaphore et de symbole. Il ne sait plus où est garée sa voiture : le personnage est en plein confusion de vie et d'espace. Et après, quand on a bien tendu le ressort, il y a dix minutes de mélo sirupeux avec Albinoni, les flash-backs, les ralentis, les traumas et puis on repart. Sur rien. Pendant 20 minutes. Mais rien. On va acheter à manger. On va discuter avec son neveu. On va attendre avec la mère de sa petite copine dans le salon que les petits jeunes aient fini leur partie de jambes en l'air. Et puis on va relâcher le ressort. Et rebelote, Albiboni. Haendel, le trauma. Et puis voilà.

Je ne vois pas où est la finesse. Je ne vois pas où est la délicatesse. Pour moi tout est appuyé. Au bout de 3/4 d'heure on comprend pourquoi il se tait et il reste encore une heure et demi.

Sophie Avon : "un film absolument bouleversant"

C'est un film absolument bouleversant, absolument déchirant. C'est un film très classique américain. Mais dans les films classiques américains amples, il y a toujours une leçon. Et là, on a des trajectoires flottantes. On ne nous assène pas une leçon à la fin. On ne nous dit pas "c'est un film sur la rédemption"... non. ça flotte. C'est le portrait d'un homme qui pour se sentir vivant déclenche des bagarres pour prendre des coup de poings dans la gueule, pour se sentir vivre parce que c'est devenu un fantôme.

Là où tu es injuste [à Xavier Leherpeur], c'est que le réalisateur (qui est un scénariste) arrive à aller jusqu'à l'acmé de la tragédie, tout en douceur, en laissant comprendre ce qui a bien pu arriver, tout en en disant assez pour qu'on le comprenne.

Le film est d'une richesse sur les détails. par exemple, la dureté du sol. Le fils est traumatisé parce que son père doit être congelé, parce qu'il ne pourra être enterré qu'au printemps parce que le sol est trop dur. Rien que ça c'est une idée géniale.
Xavier Leherpeur : Oui, mais qui débouche sur le fait que le gamin va pleurer pendant dix minutes parce qu'il a vu du poulet congelé dans le congélateur. C'est pas subtil
SA : Mais il peut se permettre ça, parce que derrière il y a un vrai sens. C'est un pays dur. C'est un film sur l'Amérique dure.
XL : Je ne vais plus regarder ma pizza surgelée de la même manière.

Casey Affleck
Casey Affleck © K Period Media
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