Presque une bande dessinée sur deux vendue en France est un manga. Et la tendance à la hausse se poursuit d'année en année. Pourquoi ce succès ? Quels sont les secrets de l'attraction de ces bandes dessinées japonaises ?

Naruto, One piece, L'Attaque des titans... : pourquoi ça cartonne ?
Naruto, One piece, L'Attaque des titans... : pourquoi ça cartonne ? © Getty / Ernesto r. Ageitos

Dans le milieu de la bande dessinée, il se raconte une histoire : dans les années 1980, l'éditeur Jacques Glénat s'est rendu au Japon pour proposer ses BD aux Japonais. Non seulement, il n'en a pas (ou très peu) vendu, mais il est revenu avec le manga, qu'il a introduit en France au début des années 1990. Depuis, le succès de ces livres n'a cessé de se confirmer :

1500 titres différents sortent tous les ans en France, ce qui fait de notre pays, selon les données, le deuxième ou le troisième marché du manga après le Japon.

Pourquoi ? 

Julien Bouvard (maitre de conférence sur le Japon), Mickaël Brun-Arnaud (libraire), Reno Lemaire (auteur), Elise Storme (éditrice), tous spécialistes de ce genre littéraire, ont répondu à cette question de Thomas Chauvineau dans l'émission Grand bien vous fasse.

Des livres pas chers publiés en (longue) série au service d'un récit ultra cohérent

Mickaël Brun-Arnaud : "Le manga est une lecture rapide. Surtout, les livres sont bon marché. Avec un petit budget, l'adolescent peut s'acheter un manga et sa suite. 

L'effet de suite est d'ailleurs important dans ces livres. Cela s'apparente à la série TV. Les lecteurs attendent le volume suivant. Il arrive souvent beaucoup plus vite (environ trois mois en moyenne) que dans la bande dessinée franco-belge où l'on attend parfois un an, deux ans ou plus. 

L'aspect pluri médiatique séduit beaucoup. La culture du manga se déploie à la fois sur le papier et en série animée. Le livre devient objet de partage. Entre pairs, on se demande si on a lu, regardé, ou pas, le dernier tome d'une saga - comme avec une série TV comme Game of Thrones. Enfin, les thématiques traitées dans ces BD touchent souvent beaucoup les lecteurs".

Julien Bouvard : "Lire du manga est aussi une forme de différenciation du public jeune par rapport aux autres. A l'adolescence, on est souvent sommé de se positionner sur ses goûts culturels. Cela incite les jeunes à endosser le costume du fan, que ce soit de manière superficielle ou authentique."

Reno Lemaire : "Les personnages des mangas sont attachants. Le héros de One piece [série créée en 1997. 480 millions albums se sont vendus dans le monde (contre 270 millions de Tintin, à titre de comparaison). 97 tomes sont parus aujourd'hui en France], Luffy, est vraiment très bien écrit. L'auteur Eiichirō Oda a développé un univers très complet et complexe. Quand il s'est lancé, il avait déjà écrit la fin de l'histoire. Donc, il sait où il va. 

Et quand on lit One Piece, on a une forte impression de cohérence. On constate qu'Eiichirō Oda a mis un détail à la bulle du tome 12. Et puis, vous voyez cette chose exploser au tome 70. On sent qu'il a vraiment pensé à tout. Ce qui est assez rare en BD, surtout dans une série aussi longue." 

Pour les auteurs, la possibilité d'un récit au long cours

Reno Lemaire : "Dans la bande dessinée franco-belge, les albums font 48 pages et sont publiés en trois tomes maximum. L'avantage du manga est de développer un univers et une narration sur plusieurs tomes. On peut exploiter des personnages, des univers avec différents lieux géographiques… Cette longueur permet de mieux s'accrocher à ses personnages."

Elise Storme : 

Les Français adhèrent tout simplement parce que ces bandes dessinées sont de très bonne qualité. C'est visible dans le découpage, la narration et les discours…

Les messages sont assez différents de ce que l'on trouve jusque-là dans la bande dessinée franco-belge, ou dans les comics américains. Et cela fait plusieurs dizaines d'années que le public français a été habitué à des dessins animés, aux jeux vidéo japonais. Cela a formé un terreau très favorable à son implantation chez nous."

Des livres qui font avancer des sujets de société

Mickaël Brun-Arnaud : "Sur l'homosexualité - plusieurs éditeurs se sont penchés sur ces titres qui abordent ce sujet. C'est très important pour la société japonaise d'avoir cette forme d'exutoire. Il permet, par les métaphores, de dire des choses qu'on ne pourrait pas dire publiquement. Cela devient très intéressant, surtout lorsque le public français peut s'y reconnaître." 

Julien Bouvard précise : "Dans la culture japonaise, il y a une multitude de combattantes comme Mikasa Ackerman dans L'Attaque des titans de Hajime Isayama. Saïto Tamaki, un psychologue et critique culturel japonais, a écrit un ouvrage dans lequel il a analysé ce qu'il appelle le "sento bishojo", le thème de la jolie jeune fille combattante. 

Il estime que c'est une particularité de la culture populaire japonaise qu'on ne retrouve pas ailleurs. 

En Occident, les femmes guerrières sont en général des parodies d'hommes, version féminine. Elles sont en fait des transformations féminines d'icônes masculines. Elles portent des signes distinctifs apposés sur un personnage mâle pour le rendre féminin comme le ruban de Minnie, ou les cheveux longs de Wonder Woman, etc. Il y a toujours un précédent masculin qui agit comme un référent.

Au Japon, Nausicaä ou Sailor Moon sont des héroïnes purement féminines qui existent en tant que telles, sans référent mâle. Donc, pour certains, ces filles combattantes (qui sont nombreuses) sont l'expression d'un "empowerment" des femmes japonaises. C'est la vision féministe. Pour d'autres, ces héroïnes seraient plutôt un nouvel avatar de l'objectivation sexiste des femmes".

Conséquence de ce succès, les enfants français rêvent de Japon

Julien Bouvard : "Les lecteurs de mangas veulent aller à Tokyo. La culture japonaise à laquelle ils goûtent dans les mangas infuse en eux et se transforme en attrait pour l'histoire, les coutumes et la vie quotidienne au Japon. Un peu comme les fans de punk dans les années 1970 qui rêvaient d'Angleterre.

Il y a aussi des effets de réciprocité culturelle. Des histoires européennes se retrouve réadaptées par des Japonais. Elles nous semblent alors à la fois très proches et et un peu exotiques. C'est l'une des raisons pour lesquelles la culture japonaise populaire a pu aussi s'implanter ici."

Mickaël Brun-Arnaud : "La passion du Japon est aussi venue grâce aux films de Miyazaki. Ils montraient que le Japon arrivait à embrasser son folklore. La France n'a pas la même relation à sa culture populaire. Le Japon, lui, mélange sa culture folklorique à la modernité. Cela donne au spectateur, ou au lecteur, l'envie de se renseigner, d'en savoir plus ou de partir au Japon. Les Japonais, eux aussi, sont passionnés par tout ce qui est européen. Ils arrivent à réutiliser toutes les cultures, qu'elles soient françaises ou japonaises. Ils les modernisent et en font quelque chose d'efficace."

Avec : 

  • Julien Bouvard, maître de conférences en langue et civilisation du Japon contemporain à l'université de Lyon 3.
  • Mickaël Brun-Arnaud, fondateur et gérant de la librairie Le Renard Doré 41 rue Jussieu dans le 5ème arrondissement de Paris. Anciennement psychologue, il est aujourd'hui un écrivain en devenir.
  • Reno Lemaire, l'auteur du manga français Dreamland né il y a 15 ans et qui totalise à ce jour 19 tomes chez Pika Editions. 
  • Elise Storme, éditrice spécialiste des mangas aux éditions Ankama. Radiant de Tony Valente a commencé à paraître aux éditions Ankama en 2013. Il s'agit du premier manga français a avoir été adapté à la télévision japonaise.

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