Il était mince et brun, plein de vivacité, avec d’énormes yeux, et des manières brusques mais pas brutales. Il était assis à côté de Gertrude Stein à dîner, et, comme elle prenait un morceau de pain, il le lui arracha des mains : “Ce morceau-là, c’est mon pain”, dit-il. Elle éclata de rire, et il prit un air penaud. Ce fut le commencement de leur intimité. Gertrude Stein parlant de sa première rencontre avec Picasso (The Autobiography of Alice B. Toklas, dans G. Stein, 1934)

Frères singuliers

Au début du XXe siècle, quatre Américains s’installent à Paris : Gertrude Stein , écrivain d’avant-garde, et son frère Leo Stein, rue de Fleurus, Michael le frère aîné avec son épouse Sarah, rue Madame. Ils constituent à eux quatre une des plus étonnantes collections d’art moderne. Premiers acheteurs de Matisse et de Picasso, ils tiennent salon et accueillent chez eux, pendant les années 1910 et 1920, toute l’avant-garde artistique.

Leo Stein, féru d’art de la Renaissance italienne, ami et disciple de l’historien d’art Bernard Berenson, décide de s’installer à Paris en décembre 1902 afin de tenter une carrière de peintre puis de développer une théorie esthétique de l’art moderne mise en œuvre à travers une collection. Gertrude Stein, sa soeur cadette, interrompant ses études de médecine psychiatrique et de psychologie auprès notamment de William James, rejoint son frère en 1903 afin de se consacrer à l’écriture. Michael, le frère aîné, arrive l’année suivante, accompagné de sa femme Sarah et de leur fils Allan, avec le vague projet d’ouvrir un magasin d’antiquités. Garant de la sécurité financière de la famille, il consolide leurs revenus à partir de l’entreprise familiale de tramways et d’immeubles de rapport à San Francisco. Sarah, après des études en musique et en histoire de l’art, partage la curiosité et l’intérêt enthousiaste de Leo et de Gertrude pour l’art.

Les baigneurs de Paul Cézanne, vers 1892 Huile sur toile, 22 x 33 cm Lyon, Musée des Beaux-Arts, dépôt du musée d’Orsay
Les baigneurs de Paul Cézanne, vers 1892 Huile sur toile, 22 x 33 cm Lyon, Musée des Beaux-Arts, dépôt du musée d’Orsay © service presse Rmn-Grand Palais (Musée d’Orsay) / René-Gabriel Ojéda

Cultivés, sensibles, issus d’une famille juive cosmopolite, peu soucieux des normes sociales, plus proches de la bohème artistique que de la grande bourgeoisie américaine, les Stein vont se révéler être des collectionneurs audacieux et atypiques, développant un mécénat qui se double d’une complicité artistique et intellectuelle : Leo fréquente l’académie Julian, incite Matisse à partager leur séjour en Italie ; Gertrude noue une véritable amitié avec Picasso, construisant son oeuvre littéraire en regard de la peinture ; Sarah soutient Matisse sans réserve, dialogue avec lui sur son travail, lui prête objets japonais et tissus. Aussi, outre l’exceptionnelle collection qu’ils rassemblent essentiellement avant 1914, leur rôle dépasse largement celui de simples collectionneurs.

Leurs regards impliqués, renseignés et ingénus d’Américains dégagés des conventions établies, ont incontestablement soutenu et stimulé les artistes dans leurs recherches les plus radicales.

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