Ce documentaire diffusé sur ARTE les 10 et 15 juin est en fait le film d'une rencontre avec trois des activistes les plus engagés pour la démocratie et sa sauvegarde.

Edward Snowden
Edward Snowden © Flore Vasseur

La journaliste Flore Vasseur a réuni à Moscou, en décembre 2016, Edward Snowden, réfugié à Moscou après avoir été déclaré comme traître par les États-Unis, Larry Lessig et Birgitta Jónsdóttir pour la première fois.

Le thème de cette rencontre entre un ex-agent de la NSA, un intellectuel et démocrate américain et la fondatrice du parti Pirate en Islande alors que Donald Trump venait d'être élu président des Etats-Unis ?

Comment sauver la démocratie ?

Comment vous est venue l'idée de réunir ces trois personnages ?

Flore Vasseur : Mon intention, c’était de monter une discussion sur la démocratie. Dans nos vies de tous les jours, on est écrasé par l’inutile. Mais pour savoir "comment sauver la démocratie, que se passe t il au fond ? ", c’est une conversation qu’on n’a nulle part. On n'a pas de place pour ces sujets et donc il y a des retours de bâtons, comme l’élection de Donald Trump. Je me suis dit que pour ces personnes, telles que Larry Lessig et Birgitta Jónsdóttir que je suis depuis plusieurs années, ces personnes dont on dirait qu'elles sont en train de perdre, entre guillemets, il fallait quelque chose de merveilleux. Je me suis dit "Et si ces gens qui s’estiment, s’entraident parfois, à distance, et qui opèrent sur les mêmes thématiques, pouvaient sortir leur isolement respectif". Cette rencontre est donc une métaphore de ce qui devrait se passer entre nous tous. Partout dans le monde il y a des gens qui réfléchissent à la démocratie, et ces trois-là ne sont que des figures avancées d’un mouvement qu’on ne voit pas. Nous-mêmes, comme eux, sommes isolés. Et si on s'alliait ?

Il y a une intention politique de ma part en organisant cette réunion.

Quel intérêt la Russie a-t-elle à protéger Snowden ?

C’est un paradoxe qui dit tout de l’époque. On nous a laissé faire, donc c’est qu’il y avait un intérêt. Je ne sais pas à quel point je ne sais pas ce que je ne sais pas. Partant de là , je fais ce que peux avec un film sur cette conversation. L’objet est là. Après on en fait ce qu’on en veut. Peut-être suis-je manipulée. Je n’en sais rien.

On ressort de ce film avec la pêche, car ces trois-là nous disent "ne faites pas la révolution mettez juste votre vie au carré"…

Ils sont assez exceptionnels dans leur intelligence, leur sens de la situation et leur capacité de mise en œuvre. Ils sont remarquables sur l'alignement entre ce qu’ils font et ceux qu’ils sont. Cela les rend humains. Ces trois-là c’est l’armée des ombres ; ils sont seuls face à leur combat. Ils nous disent d’arrêter de croire qu’on va changer le monde. Que chacun pose sa brique, chaque geste compte. Là on a tous notre part ; tout devient possible car c’est la logique des petits pas. Inutile d'attendre un homme providentiel.

Ce qui est l'oeuvre c'est qu’on est dans une courbe d’apprentissage. Chacun y a sa place. Par contre si vous voulez être en tête de la courbe nous n’y avez pas votre place.

Quel a été votre parti pris de réalisation ?

J’arrive avec ma caméra et je n’interviens pas. Ils se sont mis à parler, et nous avons filmé pendant trois heures. Larry Lessig a posé le débat au commencement, et Snowden y a mis fin, comme vous le verrez dans le film.

Un Skype n'aurait-il pas fait l’affaire ?

La technologie c’est merveilleux, mais il y a un moment où se rencontrer permet un échange de regards, une main sur l’épaule. Il y a quelques chose de charnel, de sensible et qui est de l’ordre du merveilleux, et c’est c'est cela que je voulais organiser. Nous avons tous nos smartphones, nos comptes Facebook, etc , mais on ne se touche plus dans tous les sens du terme. Par ailleurs, j'étais sûre que ça leur ferait du bien à eux. Pour suivre depuis quelques temps leurs tentatives assez désespérées de nous alerter , je sens qu’ils sont très seuls. Ils ne s’en plaignent pas, mais je voulais leur montrer qu’ils ne l’étaient pas. C’est désuet de mettre trois personnes dans un pièce, et en même temps c’est magnifique.

On ne se touche plus dans tous les sens du terme.

Quelle leçon retenir sur la surveillance par des machines ?

Flore Vasseur : C’est bien plus terrible que le fait de tout savoir sur vous à un temps t, car non seulement on peut savoir cela mais savoir ce que vous allez devenir. Ce sont les logiciels prédictifs vendus aux multinaltionales et aux armées. En fonction de ce que vous dites, ce que vous postez, on sait comment vous allez évoluer politiquement. Si on voulait stopper quelqu’un car on pense que qu'il fera du bruit plus tard, on pourrait donc le faire. Aujourd’hui par notre ignorance, notre souci du confort, de la facilité et de efficacité, on a arrêté de se méfier. On ne sait plus ce qu’on paye en liberté en acceptant une appli gratuite.

On a arrêté de réfléchir au x implications sociétales. On s’est fait lobotomisé.

Vous même, quelles règles appliquez-vous pour vous en protéger ?

Je suis assez schizophrène comme tout le monde. J’ai un compte Facebook, un fil Twitter, je n’y mets que des choses concernant mon travail, et rien de personnel. Par ailleurs, j’ai un vieux téléphone qui fait des sms et non pas un smartphone. Car j’ai des enfants et je me suis vue passer plus de temps à regarder un smartphone que eux. J’ai trouvé cela terrible. J’ai arrêté ces choses là.. j’en aurais plus jamais. Il faut mettre un sparadrap sur la caméra de son ordinateur. Il y a un arbitrage permanent à faire pour voir à quel moment on perd trop de liberté.

Les parents qui postent des photos de leurs enfants sur Facebook, c’est de inconscience absolue ; il faut qu’on communique sur cela. Ils lâchent des choses précieuses sur leurs enfants.

Votre film montre que Snowden n’habite plus que l’internet. Quel homme connecté est-il ?

Je n'ai pas d'informations personnelles le concernant.Il n’a pas de smartphone ; peut-être un téléphone ce n’est pas sûr. Il a le cerveau très structuré et pas du tout pollué par cela. Il utilise sa notoriété pour faire passer des tweets de façon éminemment politique. Il a un usage des mots proche de l’ascèse. Ces tweets sont presque des haïkus.

Je note qu’il est très présent et qu'il relaie des choses qui ont de l'audience ou pas du tout. C’est un américain en exil en Russie, c’est un nerd, un geek , qui a des dons, sur le code et la technologie et qui s’en sert comme un Mozart de son piano. Il n'est pas forcément très très connecté mais il est bien connecté. Il intervient beaucoup par Skype dans des conférences ; la morale c’est qu’on ne peut pas faire taire quelqu’un. Il n’est pas rendu au silence et il affûte sur son message.

► LE PROGRAMME | Meeting Snowden, à voir sur ARTE les 10 et 15 juin, en ligne du 10 juin au 10 juillet 2017

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