Philippe Zdar, qui est mort mercredi, à Paris, à l'âge de 52 ans, était un amoureux de la fête et un sorcier du son. Il nous laisse une poignée de grands morceaux et quelques merveilleux souvenirs de dancefloor retournés.

Philippe Zdar est mort accidentellement mercredi, à Paris, à l'âge de 52 ans
Philippe Zdar est mort accidentellement mercredi, à Paris, à l'âge de 52 ans

Philippe Zdar était un DJ généreux. Pendant 25 ans, il a écumé les dancefloors du monde entier, du Twilo à New York au More festival de Venise, faisant danser deux générations de kids électro qui garderont des souvenirs humides de ses sets raffinés et puissants. C'était aussi un musicien prolixe dont les productions --on pense à l'album de Motorbass, au premier Cassius et à quelques maxis-- ont marqué à jamais l'histoire des musiques électroniques. Zdar, enfin, était un réalisateur génial qui a mis au monde de très beaux albums de rock à l'orée des années 2010.

Zdar, DJ, souvenir d'une soirée Kings

Un souvenir parmi mille. On est le 26 janvier 2000, soirée Kings à l’Elysée-Montmartre. Les grands de l’électro made in France sont là : Daft Punk, Cassius et le papy de la techno Laurent Garnier. Le petit Paris des labels et des journalistes musicaux est là pour voir la tête d’affiche : Daft Punk. Boombass au sampler, Zdar aux platines ouvrent le bal. Les deux compères jouent leurs morceaux et quelques tracks house américains des années 1990. Dans la dernière demie-heure de leur set, ils improvisent au sampler un enchevêtrement de boucles hallucinantes. Zdar ondule derrière son DJ Booth avec ce mouvement chaloupé du bassin qui signe ses sets réussis, quand il fait corps avec les potards. Comme un langage. Sa joie est communicative, le public est soulevé par la vague. Cassius finit sa montée sans fin en envoyant son hit hypnotique La Mouche qu’il triture dans tous les sens. Ovation hystérique de la foule pour saluer un moment de grâce sur le dancefloor.

Derrière, les Daft laisseront passer quelques minutes sans musique pour laisser vivre les acclamations du public, avant d'entamer, avec Together, un set qui paraîtra bien insipide à coté. Pour 1999, le premier album de Cassius, sorti cette année là, une campagne de pub claironnait : "Si vous ne dansez pas c’est que vous êtes morts". C’était vrai ce soir là. Et tant d’autres. 

Quelques années après, me recevant dans son appartement de Montmartre pour le livre que j'écrivais sur la French Touch, Zdar était super content que je me souvienne de cet épisode. “C’est un énorme souvenir. Un moment clé dans mes sets. Ça faisait longtemps que je voulais faire monter la sauce comme ça, avant de tout lâcher au bon moment. C’était la première fois que je réussissais vraiment ce challenge. Je me suis dit :

Putain, les gens à Paris, normalement ils ne sont pas comme ça. 

On l’avait recroisé au début des années 2000 dans une rave organisée dans un bâtiment désaffectée du Val-de-Marne. Dans son DJ Booth perché à quelques mètres du sol, il avait perdu son sourire et il ne dansait pas. La faute à un sound system pas à la hauteur. Ça l'avait énervé. “Quand le lieu est trop grand et que t’as pas assez de son, il faut assembler toutes les enceintes pour faire un petit mur de son et que les gens se regroupent devant”, maugréait-il en pointant les enceintes disséminées aux quatre coins du bâtiment. Avant de quitter la salle en traînant ses vinyles, saoulé que cette fête soit plantée.

Hubert Boombass, Gaspard Auge (de Justice) et Philippe Zdar lors du festival Coachella, aux Etats-Unis, en 2010
Hubert Boombass, Gaspard Auge (de Justice) et Philippe Zdar lors du festival Coachella, aux Etats-Unis, en 2010 © AFP / Michael Tullberg / GETTY IMAGES

Zdar, producteur, du "fondateur" Motorbass

Au mitan des années 1990, quand les Daft Punk, de Crécy, Gopher s'essayent aux machines, le premier gros coup de la French Touch est signé Zdar et Boombass. Quand ils signent --ils s'appellent alors "la Funk Mob"-- sur le légendaire label Mo’Wax de James Lavelle. Un appel d’air pour la frétillante scène française. Quelques mois plus tard, Zdar signe avec Etienne de Crécy cette fois l’un des plus bels opus de l’histoire des musiques électroniques des années 1990 : Pansoul de Motorbass. Un album habité, entre groove hip-hop et beats techno, pierre angulaire d'une génération de producteurs français qui dépasse de très loin le seul horizon de Montmartre et Versailles : la grande Ellen Alien parle d'un album "fondateur".

Sous le nom de Cassius, tout a été plus compliqué. "Pour une raison ou pour une autre, écrit justement Libé, tous les albums du duo furent des semi-échecs, à la fois commercialement et artistiquement." Zdar aura laissé quelques bombinettes de dancefloor, à commencer par leur hit Cassius 1999 Remix, de la pure house discoïsante dopée aux basses funky qui sera copié mille fois. Mais Zdar ne l'aurait pas gardé dans son panthéon : "Quand je le réécoute, je suis mort de rire", disait-il avec quelques années de recul. 

Trop ambitieux, trop cher, trop tard, trop tout : le deuxième album, Au Rêve, aura été leur Titanic, selon le mot de Boombass. Malgré quelques belles promesses et le magnifique Eye Water featuring Pharell Williams, bien avant que les Daft Punk ne lui fasse chanter Get Lucky

Pour son livre intimiste sur la French Touch, Music sounds better with you, Raphaël Malkin, a fait une dizaine d'interviews de "Philippe". Il faut lire ce qu'il écrit sur le naufrage d'Au Rêve pour ce que cela dit de Zdar. 

"Philippe est un jeune homme qui ne considère les choses que dans leur entièreté. Il faut qu'elles soient complètes, définitives ou alors c'est qu'elles ne tiennent pas. Philippe s'était toujours persuadé qu'il en irait également ainsi du succès. Cette conviction n'était assurément pas le signe d'une confiance excessive ou la bouffonnerie d'un fieffé vantard. Non, elle était seulement comme le sentiment simplet d'une amusante naïveté à l'égard du monde et de ses rodomontades. Après la sortie d'Au Rêve, il n'y a ainsi personne pour nuancer l'enthousiasme de Philippe. Cet album qu'il n'a de cesse d'encenser à longueur de causeries sera bientôt consacré, il en est certain. Ainsi, le Savoyard traverse la Manche et fait route vers Londres fort de certitudes conquérantes. Que l'on se tienne au garde-à-vous sur les bords de la Tamise, trois ans après sa première balade, Cassius vient faire chanter de bon cœur La Marseillaise aux meilleurs ennemis. Dans leur suite de lords, Philippe et Hubert attendent en sirotant qu'un reporter leur rende visite. Ils étaient des dizaines, presque des centaines à l'époque de 1999. Pour Au Rêve, c'est au compte-goutte. L'Angleterre, le pays de leur croisade conquérante, ne leur offre plus rien de sa chaleur de groupie. On semble s'être lassé de leur baragouin festif, comme si l'on se moquait bien de danser en souriant". L'accueil sera aussi froid à Paris.

Passé ce plantage, Cassius la jouera plus modeste avec une myriade de tracks légers et sautillants comme Toop Toop, I <3 U SO ou Ibifornia qui feront, l'été venu, les joies des dancefloors, de Calvi on the Rocks au More festival de Venise. Au rang des cadeaux que nous a laissé Zdar pour danser, on n'oubliera surtout pas son formidable Fast Track, hymne techno à bpm élevé composé avec Etienne de Crécy.

Interviewé par Alexis Bernier au Twilo, à New York, en 1999, Zdar formulait cette promesse : “Ce que j’ai remarqué, c’est que la house française ça a amené un peu de dérision et un peu d’humour. Avec Cassius, en tous cas, nous on veut rendre les gens assez heureux. Il y a un côté festif. On en a besoin, je ne sais pas pourquoi... En France, on en a besoin parce qu’on se fait chier”. Promesse tenue.

Zdar, réalisateur, pour quelques pépites

Zdar nous laisse aussi quelques magnifiques sons signés sous d'autres noms. Le Bouge de là de MC Solaar, La Ritournelle de Sébastien Tellier sont passés sous ses doigts appliqués. On lui doit surtout deux albums qui ont marqué l'histoire du rock des années 2010. Le très grand In The Grace Of Your Love de The Rapture et le Wolfgang Amadeus Phoenix des cousins Versaillais pour lequel il a reçu un Grammy du meilleur réalisateur. "C'est bien simple tout ce qui passe par ses mains se transforme en or, note très justement France Culture. Comme les meilleurs réalisateurs artistiques, un disque qu’il produit dans son studio de la rue des Martyrs à Paris, s’écoute rien que sur son nom."

Merci, Zdar, pour ces boucles enragées de l’Elysée-Montmartre. Merci pour toutes ces fêtes, cet état d’esprit léger, tes petits pas chaloupés derrière les platines. Merci pour la grâce de Motorbass. Et pour toutes les portes que tu as ouvertes. Merci pour tous ces moments d’extase qu’on te doit.

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