Un psychanalyste, cinq patients et 35 épisodes qui durent le temps d'une séance. En Thérapie, diffusée sur Arte ce soir à 20h55, s'inspire de la série israélienne Be Tipul. Elle se déroule dans le huis clos d'un cabinet parisien, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Alors qu'en pensent les psy ?

Réalisée par Éric Toledano et Olivier Nakache, la série En Thérapie vous immerge, en 35 épisodes, dans les séances d'un psychanalyste incarné par Frédéric Pierrot.
Réalisée par Éric Toledano et Olivier Nakache, la série En Thérapie vous immerge, en 35 épisodes, dans les séances d'un psychanalyste incarné par Frédéric Pierrot. © Carole Bethuel

Plusieurs millions de vues moins d'une semaine après sa mise en ligne. "Série à succès" pour Télérama, "huis clos magistral" selon LCI, "un psychiatre qui crève l'écran" titre encore le Journal du dimanche. La série "En thérapie", réalisée notamment par le duo Éric Tedano et Olivier Nakache cartonne déjà, alors qu'elle sera diffusée pour la première fois à la télé, ce jeudi soir, à 20h55, sur Arte. Pendant 35 épisodes, cette fiction nous plonge dans le huis clos du cabinet parisien d'un psychanalyste, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Que pensent les psy de cette adaptation, de ce regard sur leur profession ? On leur a posé la question. 

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Michel Botbol : "La patiente qui tombe amoureuse de son psy... C'est très tarte à la crème !"

Membre de la Fédération française de psychiatrie et pédopsychiatre, Michel Botbol est professeur émérite en psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Il exerce depuis 1981. 

Céleste Brunnquell incarne une adolescente, championne de nation, qui a des pensées suicidaires.
Céleste Brunnquell incarne une adolescente, championne de nation, qui a des pensées suicidaires. / Arte

Mon premier sentiment en visionnant la série : "D'abord, un profond intérêt. Les réalisateurs ont essayé de comprendre, au delà du pittoresque, ce qu'il se passe lors des séances. En revanche, le psychanalyste est très interventionniste. Le trait est forcé, presque caricatural. Quant au grand fantasme de la patiente qui tombe amoureuse de son psy... Très tarte à la crème, à mon sens !"

Ce qui me rappelle mon cabinet : "L'évolution de la psychologie des personnages, au fil des épisodes, est très réaliste. C'est vraiment plausible. J'ai adoré l'adolescente, [incarnée par Céleste Brunnquell, ndlr]. Elle est très ressemblante, jusque dans son vocabulaire." 

Ce qui n'est que fiction : "Les séances ne sont pas aussi intenses émotionnellement. On ne fait pas dix interprétations en vingt-six minutes par exemple."

Ce que ça va changer : "Personnellement, cette série me donne envie de faire ce métier. Heureusement que je le fais déjà ! Mais, elle pourrait aussi avoir l'effet inverse. J'espère qu'elle permet aux téléspectateurs de réaliser qu'une thérapie peut être utile, même si ce n'est pas forcément une partie de plaisir."

Mon conseil pour le psy de la série : "Il devrait faire en six séances ce qu'il fait en vingt-six minutes."

Maxime Baudy : "Les patients qui défient leur psy sont rares."

Frédéric Pierrot interprète le psychanalyste. En pleine crise de cinquantaine, lui aussi choqué par les attentats terroristes, il se sent épuisé.
Frédéric Pierrot interprète le psychanalyste. En pleine crise de cinquantaine, lui aussi choqué par les attentats terroristes, il se sent épuisé. / Arte

Maxime Baudy est psychiatre. Il utilise les thérapies comportementales et cognitives (TTC) avec ses patients. Elles se basent sur l'observation et l'analyse du comportement de l'individu, plus que sur ses émotions, pour l'aider à aller mieux.  

Mon premier sentiment en visionnant la série : "J'ai été mal à l'aise pour le psy. Les patients expriment pas mal d'agressivité et une grande colère. Leur ton est un peu péremptoire, cassant, comme s'ils se sentaient supérieurs au psy. En réalité, c'est l'inverse. Ils viennent en espérant de l'aide et du soutien." 

Ce qui me rappelle mon cabinet : "Même si on est loin de la psychologie des patients qui consultent en psychiatrie libérale, ceux qui défient leur psy sont rares. En règle générale, ils sont en perte de repères et nous sommes la dernière branche à laquelle ils peuvent se raccrocher. On pourrait trouver ça flatteur, mais c'est surtout beaucoup de pression sur nos épaules." 

Ce qui n'est que fiction : "Mes consultations sont moins dramatiques. Il m'arrive de rire avec un patient ! Cela dit, le scénario est assez réaliste quant au déroulé d'une séance. Il n'y a rien d'irréel." 

Ce que ça va changer : "Tout ce qui permet de déstigmatiser les soins psychiatriques est bienvenu. Le psychanalyste est ici représenté de manière bienveillante. Il réagit avec distance et neutralité, en miroir inversé de ses patients, malgré la violence qu'il reçoit. Ce qui est le but même d'une thérapie : accompagner le patient dans l'expression de ses émotions."

Mon conseil pour le psy de la série : "La psychanalyse, ce n'est pas ma tasse de thé. Cette méthode utilise des formules complexes et abstraites, que les patients peuvent avoir du mal à cerner. Certains concepts sont aussi tellement flous que les psychanalystes, eux-mêmes, ne les comprennent pas précisément." 

Maurice Bensoussan : "Le scénario reflète certains questionnements des professionnels." 

Psychiatre et président du syndicat des psychiatres français, Maurice Bensoussan est également membre du Collège national pour la qualité des soins en psychiatrie (CNQSP). 

Clémence Poésy et Pio Marmaï, forment un couple en souffrance. Elle est enceinte, il veut un autre enfant. Ensemble, ils tentent de décider grâce à la psychanalyse si elle doit avorter ou non.
Clémence Poésy et Pio Marmaï, forment un couple en souffrance. Elle est enceinte, il veut un autre enfant. Ensemble, ils tentent de décider grâce à la psychanalyse si elle doit avorter ou non. / Arte

Mon premier sentiment en visionnant la série : "Un intérêt certain pour cette fiction, qui aborde la question des prises en charge psychothérapeutiques. Cela ouvre le débat, ce qui est important dans une société. Je me suis aussi interrogé sur la manière dont les téléspectateurs vont la recevoir. Le risque principal, reste une confusion entre la réalité et la mise en scène."

Ce qui me rappelle mon cabinet : "Le scénario est brillamment réalisé. Il reflète certains questionnements quotidiens des professionnels. Mais, forcément, tout n'est pas conforme à la vraie vie - qui serait d'ailleurs compliquée à mettre en scène dans un feuilleton grand public."

Ce qui n'est que fiction : "La psychologie des acteurs s'apparente à celle de personnages de roman. Cela reste une création artistique." 

Ce que ça va changer : "'En thérapie' pourrait pousser les gens à se projeter et à avoir envie de parler d'eux. Mais, il faut éviter de se faire des illusions. Une série enchaîne les séquences, maintient les téléspectateurs en haleine… La confrontation à ce qu'est réellement une démarche psychothérapeutique implique des éléments plus complexes."

Mon conseil pour le psy de la série : "Les conseils, je m'en méfie. Je ne suis pas donneur de leçons."

Stéphane Sicard : "Le psy est trop embarrassé, il y a plus de distance en réalité."

Pédopsychiatre et psychanalyste, Stéphane Sicard exerce à Paris. 

Mélanie Thierry, joue une chirurgienne qui a opéré des blessés toute la nuit le 13 novembre 2015. Elle fait transfert amoureux sur son psychiatre.
Mélanie Thierry, joue une chirurgienne qui a opéré des blessés toute la nuit le 13 novembre 2015. Elle fait transfert amoureux sur son psychiatre. / Arte

Mon premier sentiment en visionnant la série : "Une grande curiosité, comme pour toutes les œuvres culturelles sur la psychanalyse. Je suis toujours amusé parce qu'elles imagent un vécu impossible à relater précisément."

Ce qui me rappelle mon cabinet : "C'est touchant, les dialogues sont très humains. Mais, le psychanalyste surinterprète les paroles des patients. Il est aussi trop embarrassé, vraiment sensible à ce qu'il reçoit. Malgré l'émotion, il y a plus de distance en réalité. Il propose quand même à l'une de ses patientes de lui commander un taxi !"

Ce qui n'est que fiction : "Déjà, les attentats terroristes du 13 novembre 2015 sont au cœur du premier épisode. Dans la semaine qui a suivie, certes, certains patients m'en ont parlé, mais vraiment pas tous. Il est plutôt rare que les événements du monde soient évoqués en séance. La psychanalyse est un processus intime. Les discours des patients sont aussi moins rationnels." 

Ce que ça va changer : "C'est une porte d'entrée vers la psychanalyse, ce qui rend ce type d'œuvre très intéressante. Après, des choses plus futiles peuvent aussi créer un déclic. Certaines personnes viennent par exemple parce qu'elles ont cassé un objet auquel elles tenaient. Cela se tramait chez elles depuis longtemps, et tout d'un coup, une banalité les aident à passer le cap."

Mon conseil pour le psy de la série :" Il y a une scène où sa patiente, [Mélanie Thierry, ndlr] est effondrée et il s'effondre aussi ! Qu'est-ce qui lui arrive ? Il faudrait qu'il garde sa sensibilité, tout en prenant un peu de distance."

Philippe Pirard : "La série effleure à peine le traumatisme du 13 novembre 2015."

Reda Kateb, endosse le rôle d’un officier de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), traumatisé par son intervention sur le terrain lors des attentats terroristes du 13 novembre 2015.
Reda Kateb, endosse le rôle d’un officier de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), traumatisé par son intervention sur le terrain lors des attentats terroristes du 13 novembre 2015. / Arte

Médecin chez Santé publique France, Philippe Pirard coordonne l'enquête sur l'impact psycho-traumatique des attentats terroristes du 13 novembre 2015. Une première phase de recueils de témoignages à eu lieu huit à onze mois après, la deuxième est en cours. 

Mon premier sentiment en visionnant la série : _"_J'avais peur d'être choqué par des maladresses avant de la voir. Finalement, elle m'a beaucoup touché. Les acteurs sont excellents. J'ai l'impression que les réalisateurs ont eu beaucoup de respect pour les victimes des attentats."

Ce qui correspond à son enquête : "Certaines réponses à notre premier questionnaire, huit mois après les attentats, sont similaires aux troubles observés chez les personnages. On retrouve les symptômes de stress post-traumatique. 9% des policiers qui sont intervenus au Bataclan ce soir-là et qui ont participé à notre enquête en présentaient aussi."

Ce qui n'est que fiction : " Toutes les situations d'exposition à la violence du 13 novembre 2015 ne sont pas prises en compte. Il manque le récit d’otages, de blessés ou des témoins directs. Je pense notamment aux Parisiens, qui ont vu l'horreur se dérouler depuis leurs fenêtres ce soir-là. La plupart sont traumatisés, mais, souvent, ils ne se sentent pas légitimes. 60% d'entre eux n'ont pas entamé un parcours de soins psychiatriques."  

Ce que cette série va changer : "La série est prudente. Elle effleure à peine l'ampleur du traumatisme vécu par les victimes du 13 novembre 2015. J'aimerais bien savoir si elles se reconnaissent dans les personnages de la chirurgienne et du policier, mobilisés la nuit des attentats dans cette fiction. Elle pourrait être l'occasion pour certains de se décider à aller consulter. Pour d’autres, le questionnaire de notre enquête a permis une prise de conscience sur le besoin d'un suivi."

Mon conseil pour le psy de la série : "Je ne suis pas psy. Joker !"