Vous fredonnez sans peine les thèmes poignants d'un des plus grands compositeurs de musique de films, êtes-vous tout aussi au point sur ses créations jazz, ses reprises décalées et ses incursions dans la variété française et américaine ?

Michel Legrand est connu pour ses musiques de films, moins pour ses chansons
Michel Legrand est connu pour ses musiques de films, moins pour ses chansons © Maxppp /

À l'occasion des obsèques de Michel Legrand ce vendredi matin à Paris, ses amis, interprètes et autres mélomanes anonymes lui adressent un dernier au revoir et un immense merci. 

Les adeptes connaissent par cœur son déchirant thème des Parapluies de Cherbourg, sa virevoltante Chanson des jumelles ou encore ses Insultes jetées par des paysans vachards à la figure barbouillée de suie d'une Peau d'âne fuyant un père incestueux. Qu'en est-il de ses opus créés loin des salles obscures ?

En réalité, les chansons du grand Michel ont une vie en dehors du septième art, grâce à des interprètes plus ou moins attendus, à commencer par le compositeur lui-même, qui se piquait de pousser la chansonnette à chacun de ses concerts, seul ou accompagné.

1- La plus connue : The Windmills of your mind

À l'origine générique d'ouverture de L'Affaire Thomas Crown de Norman Jewison, la chanson oscarisée s'est depuis des lustres détachée du film, sorti en 1968. On ne compte plus les reprises en anglais et en français, mais aussi... en arabe, grâce à la traduction du poète Mansour Rahbani et la voix de la Libanaise Hiba Tawaji.

Les Moulins de mon cœur ont séduit un panel varié d'artistes à travers le monde, de Cloclo à Jeanne Mas en passant par Dusty Springfield. Ils ont été transformés en musique d'ascenseur par Sting, adaptés en rock psychédélique par le groupe Vanilla Fudge ou joliment susurrés à Cannes par Juliette Armanet.

2- La plus jazz : Le Cinéma

Michel Legrand était un fondu de jazz, on le sait, et l'un des collaborateurs privilégiés de Claude Nougaro. Il lui compose presque un disque entier en 1962. Le grand écran n'est d'ailleurs jamais loin : la chanson phare, Le Cinéma, paroles de Nougaro, musique de Legrand, donne son nom à l'album.

3- La plus hollywoodienne : What are you doing the rest of your life ?

Peu connue en France, la chanson, extraite de la bande originale du film (passablement oublié) The Happy Ending, est un classique outre-Atlantique. Beaucoup de grands noms l'ont intégrée à leur répertoire : Frank Sinatra, Peggy Lee, Julie Andrews, Barbra Streisand, Sarah Vaughan ou encore Bill Evans, en version instrumentale. 

Shirley Bassey, la reine des génériques de James Bond (Goldfinger et Diamonds are forever), en livre une version toute personnelle, accompagnée au piano par l'auteur.

4- La plus rock : Va te faire cuire un œuf, man !

Une œuvre bien mystérieuse : elle a été chantée sous le pseudonyme d'Henry Cording par Henri Salvador, écrite sous le pseudonyme de Vernon Sinclair par Boris Vian et composée sous le pseudonyme de Mig Bike, anagramme de Big Mike, surnom de Michel Legrand. 

Il s'agit d'une parodie de rock'n roll, les auteurs précités ne croyant pas du tout en l'avenir de ce style musical. Malgré eux, la chanson a rencontré un vif succès et joué un rôle dans l'avènement du rock en France.

5- La plus enfantine : Oum le dauphin

Le dessin animé originel date des années 1970, mais une nouvelle version sortie en 2015 a remis son générique historique sur le devant de la toile : Michel Legrand en est l'auteur et interprète inspiré

La série n'a pas marqué les esprits, hormis le dauphin blanc utilisé par Nestlé pour vendre son chocolat blanc Galak. Une reprise potache par le groupe Chanson plus bifluorée a vu le jour, en hommage au dessin animé de leur jeunes années.

6- La plus enfantine bis : Où vont les ballons ?

Une comptine pour enfant incitant au voyage, évidemment chantée par le maestro Legrand et reprise (mais pourquoi ?) en français par une chanteuse allemande Su Kramer, révélée outre-Rhin à la fin des années 1960 par la comédie musicale Hair.

7- La plus ovniesque : Rien de grave dans les aigus

Sa complice et grande sœur, Christiane Legrand, voix chantée de la fée dans Peau d'âne, se lâche dans cet exercice de style qui teste les limites de la voix humaine. Une ode déconcertante à la musique et au jazz, une déclaration d'amour au second degré, un titre repris par Legrand pour son autobiographie Rien n'est grave dans les aigus publiée en 2013.

8- La plus eighties : La parfumerie

Petite exception dans ce classement : la chanson n'a pas fait carrière en dehors des 116 minutes de film, le dernier de Jacques Demy, Trois places pour le 26. Comme le disent les paroles, "elle a tout ce qu'il faut pour vous plaire", cette chanson : une Mathilda May dotée d'un excellent niveau de danse et d'une voix bien posée. Ce qui est un exploit à saluer : peu d'acteurs, sauf Danielle Darrieux, étaient capables de chanter eux-mêmes leurs morceaux dans les longs-métrages de Demy-Legrand. 

Dans Trois places, le casting est là (Montand, Fabian etc.) mais la magie n'opère pas : Legrand et les boîtes à sons et autres synthés des années 1980, ça ne l'a pas fait ! À écouter tout de même pour l'aspect historique.

9- Les plus "médiatiques" : le jingle de RTL et le générique de Faites entrer l'accusé

Legrand a remporté trois Oscars, il a aussi composé en 1964 l'indicatif de la radio privée, à la demande de Roger Kreicher, directeur des programmes de la station pendant 20 ans. Le très beau thème du film de Joseph Losey, Le Messager, palme d'or à Cannes en 1971, sert quant à lui de générique à l'émission Faites entrer l'accusé.

10- Bonus : les reprises hype des tubes des films Demy-Legrand

Lors d'un concours lancé par le magazine Les Inrockuptibles en 2013 à l'occasion d'une exposition sur Jacques Demy à la cinémathèque de Paris, de jeunes artistes branchés proposent leurs visions des chansons les plus connues des films Demy-Legrand. 

Dans les lauréats, la version sous prozac de la Chanson de Simon Dame, amant plaqué par la mère des Demoiselles de Rochefort à cause de son patronyme ridicule ; et en coup de cœur, la Chanson de Solange, l'une des demoiselles, interprétée par la YouTubeuse et actrice Solange te parle

Une énième preuve que Big Mike inspire toujours les nouvelles générations, c'est le signe des plus grands.

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