Michel Piccoli s’est éteint le 12 mai 2020 à l’âge de 94 ans. Pour évoquer sa mémoire, Vincent Josse rencontre le réalisateur Costa-Gavras, les comédiens Andréa Ferréol, Dominique Blanc, Catherine Allégret et Emmanuel Noblet, le metteur en scène, André Engel, et les journalistes, Thierry Jousse et Anne Sophie Mercier.

Michel Piccoli
Michel Piccoli © Getty / Christophe d'Yvoire

Face à cette absence, l'incrédulité est palpable, Michel Piccoli n'est pas mort, il semble toujours là avec nous... Vincent Josse lui consacre deux heures, entre archives, extraits de films et documents. Deux heures d'hommage pour le ramener parmi les vivants.

C’était un homme bon, discret et tonitruant. Tout au long de sa vie, il n’a cessé de se déplacer. Catherine Allégret. 

Piccoli l'insaisissable

J'ai joué à avoir plusieurs vies.

Étrange, facétieux, doux, discret, inquiétant, furieux, insaisissable et toujours enclin à se réinventer, Michel Piccoli a endossé près de 200 rôles. Au cinéma, il a été patron, bourgeois suicidaire, flic déviant, pervers, cassé de la vie ou pape...

Piccoli vu par Piccoli (interviewé par Laure Adler en 2006) :

Je fais des choses bizarres parce que j’aime le bizarre de la vie, j’aime nos bizarreries, j’aime les bizarreries des autres, je ne suis pas encombré par mes bizarreries. 

Des colères mémorables 

Dans la vie, il avait un caractère volcanique. Costa-Gavras

Vincent, François, Paul et les autres (Claude Sautet) et la fameuse scène du gigot... 

Michel Piccoli, dans La Chamade, d'Alain Cavalier (1968), avec Catherine Deneuve : "L'hymne à la liberté d'une femme qui hésite entre deux hommes,  écrit par Sagan" - Vincent Josse

Costa-Gavras et Michel Piccoli se rencontrent dans les années 1960, Michel Piccoli joue un coupable idéal dans Compartiment Tueurs en 1965, puis dans Un Homme de trop, deux ans plus tard.

Le cinéaste Costa-Gavras, chez lui dans son bureau, 10 avril 2018.
Le cinéaste Costa-Gavras, chez lui dans son bureau, 10 avril 2018. © Radio France / Vincent Josse

Costa-Gavras raconte : "C'est un homme qui m’épatait, autant dans la vie qu'au théâtre. Il avait un caractère volcanique, il pouvait passer du calme à la colère parfois pour des raisons futiles, c’était assez inquiétant au fond. On aimait quand il revenait au calme. Les hommes politiques le mettaient hors de lui, Giscard en faisait partie." Pour le cinéaste, "Si Piccoli, adepte du cinéma d'auteur, est devenu un acteur populaire, c'est parce qu'il ressemblait au français moyen, on se retrouvait en lui."

Un "modèle absolu" pour Emmanuel Noblet 

"Dans chacun de ses rôles, il est à la fois furieux et extrêmement délicat, il a de jolis graves et des aigus improbables. 

Il aurait pu être le pape des acteurs mais il a préféré se tenir à l’écart du star-système, un peu à l’image du personnage d’Habemus Papam

Il est toujours allé là où on ne l’attendait pas. J’adore ses silences et son écoute. Tout est possible avec lui. Il est incroyable".

L’élégance qu’il avait dans ses rôles, il l’avait aussi dans la vie.

Le Mépris de Godard (1963). Pour le critique Thierry Jousse, ce film marque l'avènement d'un acteur.

Un homme effacé derrière ses rôles

Michel Piccoli est dans l’oubli de soi, il peut tout endosser, c’est sans doute la plus belle carrière du cinéma français ! Thierry Jousse 

Michel Piccoli est un "enfant de remplacement" arrivé après la mort de son frère aîné, qui laisse sa mère inconsolable. Cet événement a profondément affecté l'enfant, longtemps mutique et agité. C’est au théâtre et à l’intelligence d’éducateurs bienveillants qu’il doit sa résurrection raconte la biographe, Anne-Sophie Mercier, auteure de Piccoli derrière l’écran. _(_Allary éditions)

Piccoli l'anti-star (2011)
Piccoli l'anti-star (2011) © Maxppp / Frédéric Dugit

Son héros, c’était L’Homme invisible, dans sa carrière aussi il voulait s’effacer derrière ses rôles. Anne-Sophie Mercier

"Il était avant tout en quête de cinéma, la notoriété n’était qu’un tremplin pour faire ce qu’il aimait" surenchérit le critique, Thierry Jousse.

La Mort en ce jardin, toute première collaboration de Piccoli avec Luis Buñuel (1956) et le début d'une amitié.

Buñuel, Ferreri, Sautet, trois cinéastes-clés 

Michel Piccoli résume en quelques mots son regard sur ces trois réalisateurs, dont il était à la fois l'ami et le double à l'écran :

  • Buñuel : homme exemplaire, quand on le rencontre on se dit, tiens j’aurais voulu être comme ça. N’a jamais voyagé et donne l‘impression de connaître le Monde.
  • Claude Sautet : Le fou total qui a toujours eu peur de le montrer complètement.
  • Marco Ferreri : Le comble de la tendresse qui a toujours eu peur de vivre avec.

La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973) 

L’actrice, André Ferréol :

Le script était encore plus hard au départ !

Une "farce baroque qui met en scène quatre bourgeois des années 1970, décidés à manger jusqu’à ce que mort s'ensuive", résume Vincent Josse. Au passage, ils font bonne chair en compagnie de quelques femmes dont Andréa Ferréol qui témoigne de son expérience dans Le Grand Atelier :

"J’ai eu très peur au début de travailler avec ces quatre grands acteurs (Philippe Noiret, Michel Piccoli, Marcello Mastroianni et Ugo Tognazzi) et puis le script était encore plus hard au départ, il a été édulcoré au tournage. Marcello comme Michel Piccoli m'ont protégée. Michel était un homme d'éthique, il est dans mon cœur pour toujours".

Grace à ce film, j’ai pu faire une formidable carrière. Il fallait de l'audace et aussi accepter de prendre 25 kilos en deux mois ! 

Michel Piccoli :

Il faut être farceur pour être acteur, pas solennel.

"Il y a toujours eu chez lui une dimension ludique, le goût du jeu, des costumes, le plaisir de se grimer." Anne-Sophie Mercier, auteure de Piccoli derrière l'écran.

Michel Piccoli et la scène

Michel Piccoli en plateau
Michel Piccoli en plateau © Maxppp / Manuel Ruiz Toribio

Michel Piccoli :

Le théâtre, c'est la raison de vivre d'un acteur.

"On connaît moins la carrière de Michel Piccoli au théâtre. Il a pourtant commencé sa carrière par la scène. Au fil de sa vie, il a joué dans une soixantaine de pièces dont certaines très engagées." Vincent Josse.

Michel Piccoli et son amie Dominique Blanc
Michel Piccoli et son amie Dominique Blanc © Maxppp / Xavier de Torres, 2014

Dominique Blanc l'a rencontré en 1983 pour Terre Étrangère d'Arthur Schnitzler, sous la direction de Luc Bondy. C'est le début d'une amitié de trente ans.

Je devais jouer le rôle de sa maîtresse et j'étais morte de peur. J'étais jeune actrice et Luc Bondy voulait absolument du charnel. Piccoli est venu me voir et m'a dit, si jamais je fais quelque chose qui vous embarrasse, dîtes-le moi et on ne le fera pas.

Anne-Sophie Mercier :  "Il y a toujours chez Michel Piccoli cette dimension de protection du corps de la femme, cela court dans toute sa carrière."

La comédienne, Dominique Blanc :

C'est quelqu'un qui avait une humilité incroyable, il ne se prenait jamais au sérieux.

Pour la journaliste, Anne-Sophie Mercier, "La diffusion télévisée de Don Juan qui rassemble 12 millions de téléspectateurs demeure un moment de culture populaire inégalé. Cette pièce était un hymne à la fuite, à la liberté, une mise en scène moderne qui reste intemporelle".

Les auteurs, pour lui c'était fondamental. D. Blanc

"Lorsque nous avons lu ensemble des poèmes de René Char, Il était très pointilleux, il ne voulait pas d'effets de manche. _Il ne fallait pas distraire le public de la beauté du langage_, il avait un très grand respect pour les auteurs."

André Engel, metteur en scène
André Engel, metteur en scène © Radio France / Vincent Josse

Il est très à l’affût de ce que veut le metteur en scène. 

Le metteur en scène, André Engel, a dirigé à plusieurs reprises Michel Piccoli : dans Le Roi Lear de Shakespeare et Minetti de Thomas Bernhard : "Michel Piccoli est très à l’affût de ce que veut le metteur en scène, c'est tout à fait agréable de travailler avec lui. Il est d'une fragilité et d'une délicatesse incroyable. Un jour, il m'a demandé de ne pas assister aux répétitions car il ne connaissait pas son texte. On riait, on pouvait aussi marcher ensemble dans Paris en silence. C'était un ami cher, il est inoubliable."

Piccoli réalisateur

À la fin de sa vie, l'acteur est passé avec beaucoup de joie derrière la caméra, témoigne Dominique Blanc, présente dans plusieurs de ses films. Il était aussi heureux en filmant qu'au montage. 

Pour le critique de cinéma Thierry Jousse : "Plus ça va, plus je m'aperçois que les acteurs sont coproducteurs de certains films, le fait qu'ils passent derrière la caméra me paraît tout à fait légitime".

Quel souvenir aimerais-je laisser ? Michel Piccoli a aimé son métier, ça serait pas mal... Je suis comme un stylo qui n'a plus d'encre... je vois que cela s'éteint - L'Extravagant Monsieur Piccoli, documentaire d'Yves Jeuland (Arte)

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