Ariane Ascaride jouait, depuis la rentrée, "Le Dernier Jour du Jeûne" de Simon Abkarian au Théâtre de Paris. Confinement oblige, le théâtre ferme et les représentations s'arrêtent. Après avoir vidé sa loge, Ariane Ascaride a pris sa plume.

Ariane Ascaride
Ariane Ascaride © Getty
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La lettre d'Ariane Ascaride

Par France Inter

Monsieur le Président,

Je sais. Vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique. Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire. 

Monsieur le Président, hier soir, devant la télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir, bien avant l’allocution, était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot "Culture". 

Pas une fois, il n’a été prononcé. Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse l’architecture, le cinéma, le théâtre (vous remarquez que je cite mon outil de travail en dernier), tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. 

C’est un pays où marcher dans les rues raconte l’histoire du Monde, où la parole, dans les cinémas et les théâtres, apaise, réjouit, porte à la réflexion et au rêve, ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres .

Nous sommes des fous, des trublions, mais tous les rois en ont toujours eu besoin. 

Et hier soir, silence total...

Je pensais à Mozart, hier soir. Au fond, le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes, mais sans nous, l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui, je suis perdue. Je sais, je veux le croire, les lieux de culture ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre, qu’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un "porte vie" . 

Hier soir, quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi. Peut-être l’espérance.

Et c’est terrible pour moi , car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs qui nous poussent tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux. Demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes .

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi. Votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez, avec cet oubli, combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

Avec toutes mes salutations respectueuses,

Ariane Ascaride

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