Depuis vendredi, un étrange album, nommé "Hello World" et signé par le collectif Skygge, intrigue le monde de la musique, avec ses sonorités passant de la dance au jazz. Sa particularité : c'est le premier disque "mainstream" composé par (ou à l'aide de) une intelligence artificielle.

Un "robot-musicien" ? Ce n'est pas exactement ça, l'intelligence artificielle qui compose de la musique
Un "robot-musicien" ? Ce n'est pas exactement ça, l'intelligence artificielle qui compose de la musique © AFP / FRANK RUMPENHORST / DPA

Ecouter l'album Hello World du collectif SKYGGE provoque une drôle d'impression. Dans ce mélange de sons, de voix et d'influences, qu'est-ce qui est humain ? Qu'est-ce qui vient d'un ordinateur ? Si la question n'est pas totalement absurde, c'est que Hello World est un album composé à l'aide d'une intelligence artificielle. 

Et c'est même le premier du nom, selon ses initiateurs : même si ce n'est pas complètement exact, ce disque est en effet le premier à être à la fois entièrement composé avec cet outil informatique et à sortir du champ de la musique expérimentale. Car jusqu'ici, la musique composée à l'aide de l'intelligence artificielle ressemblait plutôt à cela :

Ou à cela, quand Google s'y est mis, l'an dernier :

De la musique écoutable par tous

Avec Hello World, il est bien question d'un album de musique "mainstream", au sens où elle est facilement audible par tous. Et force est de le constater : sans savoir au préalable qu'un programme informatique se cache derrière, difficile de le deviner. Et ce même si quelque chose sème le doute, sans qu'on sache exactement si ce sont les harmonies parfois surprenantes ou les voix qui semblent découpées et reconstituer.

Derrière ce projet SKYGGE (qui signifie "ombre" en danois), se cachent le scientifique François Pachet, spécialisé dans l'informatique musicale, et le compositeur Benoît Carré (aussi connu pour être la moitié du groupe Lilicub ou l'auteur de la dernière chanson de Michel Sardou). Et une certaine "Flow Machine", la fameuse intelligence artificielle. Celle-ci n'est pas le robot humanoïde auquel vous avez peut-être pensé : il s'agit d'un "simple" ensemble de logiciels développés par le laboratoire d'expérimentation français de Sony, capable de composer tout seul une partition, d'y ajouter un arrangement, et de mixer le tout. 

Un logiciel nourri de milliers de chansons

Concrètement, comment ça marche ? En fait, ce logiciel fonctionne comme toute machine, avec une matière première et un produit final. Mais – et c'est là sa grande particularité – cette matière première est composée de dizaines de milliers d'arrangements, de chansons et surtout de partitions, qui ont permis au logiciel de comprendre (sans rien connaître à la musique) que généralement, après tel accord musical, les compositeurs mettent tel accord ou tel autre, et que sur ces accords ils jouent en général tel ou tel type de notes de musique. On appelle cela le "machine learning", et ça fonctionne aussi pour les images, par exemple. 

Le logiciel permet donc de proposer une partition, de trouver quels instruments vont la jouer et avec quel style, en s'inspirant d'autres enregistrements. Mais le choix final est laissé à l'utilisateur du logiciel : derrière cet appareil, il y a toujours un musicien. C'est le choix qu'ont fait François Pachet et Benoît Carré : confier "Flow Machine" à des musiciens expérimentés, pour qu'ils l'utilisent comme un instrument de musique. "Pour qu’il y ait une œuvre d’art, il faut une intention, une envie, un moteur, c’est l’artiste qui fait ça, mais il va être aidé par la technologie", a expliqué François Pachet au journal 20 Minutes

La patte finale, celle du musicien

Chaque collaborateur du collectif a donc choisi les morceaux dont il souhaitait s'inspirer et les a soumis au logiciel, qui leur a fait une proposition. Libre à eux ensuite de retoucher la proposition, de revoir l'arrangement, le mixage, parfois d'ajouter des extraits vocaux, pour arriver au résultat final, celui que vous entendez sur le disque. Ainsi, par exemple, "Hello Shadow, composé par Stromae, est très inspiré de musique cap-verdienne", détaille François Pachet. Et le Belge a demandé, par la suite, à la chanteuse canadienne Kiesza, de venir ajouter un texte à la chanson, lui aussi passé à travers le logiciel pour le faire coller à la mélodie. 

Pour l'heure, donc, peu de chances de voir disparaître vos artistes préférés au profit de robots musiciens qui auront écouté en quelques heures sûrement plus de titres musicaux que vous en toute une vie. En revanche, la probabilité existe de voir ces logiciels débarquer dans les studios d'enregistrement en plus des bons vieux instruments de musique : l'an dernier, la chanteuse Taryn Southern a fait appel à un logiciel similaire pour concevoir l'accompagnement des chansons dont elle avait écrit la musique et les paroles. 

Prochain projet du label Flow Records, qui a décidé de se spécialiser dans ces albums co-créés par une IA : un nouvel album des Beatles. Ou en tout cas un disque qui laisse imaginer ce que serait en 2018 la musique du groupe, s'il existait encore. 

Articles liés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.