"Un titre magnifique et c'est tout", "Un livre juste un peu moins mauvais que le précédent" ou "Un roman simple et réussi" ? Le regard acéré des critiques de l'émission du "Masque et la Plume" sur le dernier livre de Serge Joncour, qui raconte trente ans d’histoire nationale au travers le destin d'une famille.

Serge Joncour en 2016 au Livre sur la place à Nancy
Serge Joncour en 2016 au Livre sur la place à Nancy © Maxppp / Alexandre MARCHI

La présentation du livre par Jérôme Garcin

Le livre, publié chez Flammarion, vient de recevoir le prix Fémina, ce qui en a fait aussitôt un gros succès de librairie. 

Le roman se situe dans la France rurale entre 1976 et La tempête de 1999. Agriculteur dans le Lot, Alexandre a rencontré à Toulouse, Constance, une Allemande de l'Est, militante antinucléaire, qui va l'entraîner du côté des activistes violents. 

Nature humaine est une histoire construite en flash-backs. C'est surtout trente ans de la vie d'une ferme et les révolutions du monde agricole : le productivisme, les animaux en batterie, la vache folle, les engrais, le RoundUp, l'agriculture intensive, etc. Avec cette alternative récurrente : s'adapter au monde moderne ou crever. Et en toile de fond, l'élection de Mitterrand, la catastrophe de Tchernobyl, et la chute du mur de Berlin…

Olivia de Lamberterie : « "Nature humaine" n’est pas mon préféré de Serge Joncour »

OdL : "J'aime beaucoup l'œuvre de Serge Joncour. Je crois que je le lis depuis ses toutes premières nouvelles parues aux éditions Le Dilettante. 

Parce que j'aime beaucoup l'homme et que je trouve que l'homme et l'œuvre ont un charme fou, celui-là n'est pas mon préféré.

Je trouve que raconter une époque au travers d'une famille ou d'un personnage est toujours assez difficile et casse-gueule. 

Ici, je trouve que ça donne des choses un peu convenues, et que la manière qu'il a de raconter l'époque d'hier pour expliquer le désastre écologique d'aujourd'hui me paraît un peu attendu.

J’ai trouvé très beau dans ce livre la condition de fils d'agriculteur, non pas dans son travail, mais au sens de fils sacrifié. Les trois sœurs, elles, sont parties faire leur vie dans des villes. Et lui, est le fils qui reste. Je trouve que c’est le beau sujet du livre. Cette impossibilité de faire sa vie quand on vit avec ses parents, on reste un fils. Et puis l'impossibilité de l'amour, avec cette histoire d'amour impossible avec cette Est-Allemande. Cet homme a la nature immense devant lui, mais une vie qui se rétrécit."

Arnaud Viviant : « Un livre un peu moins mauvais que le précédent »

AV : "Je préfère nettement Nature humaine au précédent, Chien-loup. Il était, pour moi, absolument nul. 

Ici, c’est un peu moins mauvais parce qu’il y a un sujet, tout simplement. 

Un sujet que le cinéma a beaucoup traité. Les agriculteurs sont devenus des sujets à la mode : c'est nouveau et on peut s'en féliciter. Nature humaine m’a fait penser à un livre admirable : Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo, qui racontait l'histoire d'une porcherie sur un siècle. Parfois les livres de Jean-Baptiste Del Amo sont sur-écrits. Là c’est parfois sous-écrit, il y a des facilités un peu partout

En même temps, deux ou trois détails sont bien sentis. A un moment, il parle des poissons rouges dans l'abreuvoir des vaches pour que ceux-ci mangent les algues et les larves, et que l'eau soit propre. Avec ce genre de petites choses, on se dit que le gars a travaillé. 

C’est ça, Joncour. C'est l'employé du mois, c'est Stakhanov. 

Il écrit des romans tous les deux ans depuis 20 ans avec un rythme d'horloge. Il va les vendre dans les librairies consciencieusement. Serge Joncour avait écrit un livre qui s'appelle L'écrivain national. Et on peut dire qu’il est un peu l'écrivain national."

Jean-Claude Raspiengeas : « Un roman simple et réussi »

JC R : "Nature humaine un roman très simple et dans sa simplicité, très réussi. Et précisément, sa réussite vient de sa simplicité : c’est un roman pendulaire entre le mouvement et l'immobilité. 

L'immobilité, c’est celle de cette famille, de ce père qui reste là. Il est ce Cassandre, ce vieux militant de tous les combats, mais qui reste là.

C’est une sorte de visionnaire, qui voit ce qui va arriver. Il est immobile, mais c'est lui qui a raison et il est à contre-courant de l'histoire. 

Le mouvement existe au travers des sœurs qui s'en vont, de l'arrivée des supermarchés, de la construction de l'autoroute, de l'accélération des industries agroalimentaires, et des hypermarchés qui contraignent tout autour d'eux. Avec en face, l'arrivée du discours écologique par des personnes qui ne connaissent plus la nature. 

Ce qui est beau aussi dans ce livre, c'est l’éloignement des enfants qui reviennent de temps en temps, puis de moins en moins souvent.

Ils n'ont plus aucun contact avec ce qui a été leur vie et qui est celle, permanente, de leurs parents. C’est très beau. Et justement, la simplicité renvoie à celle de ces vies-là. Franchement, Joncour a mes suffrages, Fémina ou pas Fémina."

Michel Crépu : « Un titre exceptionnel, mais le reste ne suit pas »

MC : "Le titre de ce livre, Nature humaine, est magnifique. On dirait un livre de Graham Greene. Celui de la grande époque du roman un peu métaphysique qui arrive à ressaisir les mouvements de génération à travers le temps. Le problème, c'est que ce livre ne tient pas sa promesse vis-à-vis de ce titre magnifique. 

J'ai été très déçu par le reste parce qu'il ne répond pas à l'offre de ce titre admirable. Pourtant, j'ai lu des choses de Joncour qui m'ont plu autrefois. Par endroits, dans ce livre, il y a des moments réussis. Mais dans l'ensemble, il y a une tiédeur, quelque chose qui fait qu’on ne sent pas cette espèce de vertige de la nature humaine.

De toutes les façons, tous vos arguments s'annulent d'un simple fait que Serge Joncour parle de l’anté-site, la madeleine de nos colonies de vacances (rires)."

Aller plus loin

ECOUTER | Le Masque et la plume qui évoque Nature humaine de Serge Joncour

Avec : Olivia de Lamberterie (Elle), Jean-Claude Raspiengeas (La Croix), Michel Crépu (NRF), Arnaud Viviant (Transfuge) réunis autour de Jérôme Garcin (L'Obs)

Nature humaine de Serge Joncour est paru chez Flammarion