Ce week-end à Paris, le Palais de Tokyo accueille le festival Do Disturb, qui se consacre pendant trois jours à l'art, parfois difficile d'accès, de la performance, mais qui va souvent au-delà des idées reçues pour offrir des expériences étonnantes.

La performance, ce sont (aussi) des humains-pigeons, ici dans une performance de Rafaela Lopez en 2017 à Do Disturb
La performance, ce sont (aussi) des humains-pigeons, ici dans une performance de Rafaela Lopez en 2017 à Do Disturb © Radio France / JB

Des gens qui font une drôle de chorégraphie dans un musée, une femme qui pond des œufs avec ses parties intimes, des individus qui font des câlins couverts d'une peinture rouge qui évoque le sang. Voilà, en partie, ce que l'on trouve lorsqu'on cherche "performance artistique" sur Google. Et c'est l'image que véhicule bien souvent la performance artistique, cet art qui se base sur l'action d'un (ou de plusieurs) artistes, à la croisée du théâtre, de la danse, et des arts plastiques. 

Ce week-end, le Palais de Tokyo, à Paris, accueillie pour la quatrième année consécutive le festival Do Disturb, entièrement dédié à la performance. Depuis vendredi et jusqu'à dimanche, tous les espaces de ce centre d'art contemporain accueille "_la jeune scène créative internationale dans la dimension du vivant_, de la musique, de la performance, dans une vision très expérimentale", explique Vittoria Mattarese, commissaire de ce festival. 

Le festival occupe la totalité des espaces du Palais de Tokyo
Le festival occupe la totalité des espaces du Palais de Tokyo © Radio France / JB

Car chaque année, ce festival démonte un peu mieux les idées reçues sur la performance et permet au public, dans une atmosphère mêlant la sanctuarité du lieu d'art et la folie du spectacle, de se frotter à des expériences de tout genre. "_Il y en a pour tous les âges et tous les publics_, la palette est si large, il y a tant de projets de nature si différente, qu'il est peu probable qu'on ne trouve pas quelque chose qui nous plait, il y a des moments drôles, d'autres très émouvants", explique Virrotia Mattarese, qui recommande : "Le meilleur conseil, c'est de venir, tout simplement" ! 

Si les performances choc sont en général celles qui font le plus parler (et qui sont souvent décriées), cet art particulier possède bien d'autres facettes, entre poésie, surprises, émotions et interactions. 

La performance, c'est avant tout une rencontre 

C'est l'une des particularités de la performance quand on la voit "en direct" (et non sous la forme de traces vidéo ou photographiques) : comme tout spectacle vivant, c'est une rencontre entre l'artiste et le public, et cette rencontre se fait souvent en contact direct. L'un des meilleurs exemples est une performance de la plus connue des artistes performeuses Marina Abramovic, The artist is present, dans lequel elle recevait, face à elle, les spectateurs, pour un face-à-face silencieux. Un moment hors du temps qui a ému plusieurs spectateurs aux larmes (et notamment son ancien compagnon de route, Ulay).  

Au Palais de Tokyo aussi, le contact avec l'artiste est facile : "Dans Do Disturb, il n'y a jamais, ou très peu, de scène", souligne la commissaire du festival, "mais en plus il y a des projets qui demandent la participation du public". L'année dernière, déjà, le visiteur pouvait, en quelques minutes, se retrouver à porter une œuvre d'art comme un costume de la "Nouvelle collection Paris". 

L'un des costumes artistiques de "Nouvelle collection", au Palais de Tokyo l'an dernier
L'un des costumes artistiques de "Nouvelle collection", au Palais de Tokyo l'an dernier © Radio France / JB

Ou encore, danser un "Slow" avec une feuille d'arbre géante dans une performance orchestrée par Célia Gondol, ou prendre un selfie avec l'artiste Amandine Maas et son dispositif renversant l'autoportrait grâce à un miroir. 

Le dispositif de l'artiste Amandine Maas, en 2017 à Do Disturb
Le dispositif de l'artiste Amandine Maas, en 2017 à Do Disturb © Radio France / JB

Et ce week-end à Do Disturb ? "Cette année nous avons par exemple l'institut d'esthétique qui est conçu comme un véritable institut de beauté, où le public pourra se faire couper les cheveux ou se faire un soin à la bave d'escargot", explique Virrotia Mattarese. Expérience faite, vous pourrez aussi tester un masque magnétique d'acupuncture (peu esthétique mais reposant), prendre un sauna techno, expérimenter votre propre veillée funèbre ou entrer dans une cabine de brouillard. 

Instants de poésie, rire et surprises 

A l’instar de ce que peut être un spectacle de danse ou une pièce de théâtre, la performance peut se balader dans plusieurs registres. Elle se fait poétique quand l’artiste Jochen Dehn accueille le public dans une chambre froide pour faire vivre une bulle de savon glacée (c’était en 2015 à Do Disturb).  

Une bulle de savon glacée, en 2015 à Do Disturb
Une bulle de savon glacée, en 2015 à Do Disturb © Radio France / JB

Elle peut aussi prêter à rire, comme quand l’artiste belge Eric Duyckaerts lance une conférence magistrale pour expliquer, dans le détail, comment dessiner un carré (si, si). Ou quand, comme l’an dernier, sur une idée de Rafaela Lopez, trois pigeons au corps humain vous abordent dans les allées du Palais de Tokyo, ou qu'un "distributeur" aléatoire de pièces de monnaie de l’artiste Nasan Tur, intitulée simplement "Mur crachant des pièces", l’avait étonné il y a quelques années. 

Et ce week-end à Do Disturb ? Si vous rencontrez leur chemin dans les espaces du palais de Tokyo, votre journée s'en sortira plus ensoleillée : ce duo de performeurs composé d'une danseuse aux cheveux bleus et d'un gorille se déhanche sur les plus grands tubes des années 80. Le collectif s'appelle Moha Project, et leur projet, "Blue Gorilla" (tout simplement). Irrésistible quand ils tentent la chorégraphie de Dirty Dancing.

Côté poésie, il faudra plutôt viser les belles chorégraphies aériennes des artistes Pauline Barboux et Jeanne Ragu. 

Une autre façon de voir l'art 

La performance, et à fortiori dans un événement comme Do Disturb, c’est aussi l’occasion d’approcher une autre façon d’aborder l’art, où rien n’est figé, où tout est vivant. Ainsi l’an dernier, les visiteurs de l’exposition consacrée à l’artiste Tino Seghal (au Palais de Tokyo également) se sont retrouvés dans un lieu d’art sans tableaux ni sculpture, mais où, au détour d’une salle obscure, une chorale de plusieurs dizaines de personnes les accueillaient en chanson. 

La performance change la façon de voir l’œuvre d’art, on est rarement devant, on est souvent dedans. Voire, parfois, on devient l’œuvre d’art, comme quand Marina Abramovic (encore elle) propose de se placer sur un socle pour devenir une œuvre le temps de quelques secondes. 

Et ce week-end à Do Disturb ? Dans les allées du Palais de Tokyo, les interventions sont partout autour de vous ; sans que vous vous en rendiez compte, un artiste ou un danseur s'est peut-être immiscé, ça où là, prêt à lancer une chorégraphie... ou à faire une sieste dans les escaliers. 

L'une des performances de Do Disturb au Palais de Tokyo
L'une des performances de Do Disturb au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Ou alors, vous pourrez aussi découvrir une (presque) vraie boutique vantant les mérites de la "pugnographie", une technique d'impression ne fonctionnant qu'avec... le poing. 

Le "pugnographique concept store" au Palais de Tokyo
Le "pugnographique concept store" au Palais de Tokyo © Radio France / JB

Et les performances "choc", alors ? 

Il ne faut pas se voiler la face, elles existent, et ce sont souvent les plus médiatisées - et les plus décriées, parce qu'elles sont les plus difficiles d'accès. Tout comme l'art contemporain est composé d'une multitude de courants, certains plus faciles à aborder que d'autres, la performance est souvent liée au body art, aux actions volontairement choquantes.  

Les opérations de chirurgie esthétique filmées en direct de l'artiste ORLAN, la "Messe pour un corps" du très subversif Michel Journiac (à base de boudin cuisiné avec son propre sang) ou encore les interventions clandestines de Deborah de Robertis dans les musées ou du Russe Piotr Pavleski qui n'hésite pas à se clouer les testicules au sol de la Place rouge. Mais comme dans la plupart des œuvres d'art, si l'image est forte, c'est que le message l'est aussi : il y est souvent question de liberté, de droit à disposer de son propre corps et d'en faire ce que l'on souhaite.  

Et ce week-end à Do Disturb ? La performance la plus déroutante est peut-être la chorégraphie Rite de Florence Paeake, où des danseuses réinterprètent le Sacre du Printemps de Stranvinsky nues, dans la boue. Pourtant, rien de choquant ni de vulgaire là-dedans : à la manière de sculptrices, elles moulent leur propre costume (en terre) sur leur corps et deviennent, petit à petit, des statues mouvantes. 

L'une des performances de Do Disturb, au Palais de Tokyo
L'une des performances de Do Disturb, au Palais de Tokyo © Radio France / JB
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