Eugène Viollet-le-duc est l'architecte de la célèbre flèche de la cathédrale, mais sa réputation ne tient pas seulement à cela. Le Mont-Saint-Michel, la basilique de Vézelay, la cité de Carcassonne, la basilique Saint-Sernin de Toulouse ou les remparts d'Avignon, portent aussi sa marque, non sans controverse.

Eugène Viollet-le-Duc a donné son propre visage à la statue de saint Thomas, patron des architectes, près de la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris
Eugène Viollet-le-Duc a donné son propre visage à la statue de saint Thomas, patron des architectes, près de la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris © Harmonia Amanda - CC

Né en 1814, Viollet-le-Duc s'est formé en partie tout seul, par les voyages  et l'observation méthodique et savante. Il n'étudie pas à l'école des Beaux-arts mais il mène des recherches, sans cesse, par lui-même en tous domaines. Eugène Viollet-le-Duc a par exemple "inventé" l'histoire de l'art comme discipline d'étude, occupant la première chaire consacrée à cette matière. 

Fan du Moyen Age

Nostalgique d'un XIIIe siècle lors duquel s'est développé le mouvement encyclopédique et l'esprit d'un savoir universel où les arts et les sciences se complètent, il plaide pour l'entretien et la restauration des édifices du Moyen Âge. Dans un siècle où l’innovation et l'industrie sont les marques du progrès, il va plaider pour le retour aux techniques anciennes lors des chantiers. Ses méthodes ont parfois été jugées injustifiées et contestables.

Restaurer plutôt que conserver, tel fut son mantra. 

Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire. C'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné.

Ainsi en 1840 quand il entame le chantier sur les ruines de la basilique de Vézelay, il fait une chose insensée pour son époque, il rétablit le bâtiment à partir des plans du XIIe siècle. 

Notre-Dame à la fin du XVIIe siècle - Dessin à la plume et encre brune, lavis à l'encre de Chine
Notre-Dame à la fin du XVIIe siècle - Dessin à la plume et encre brune, lavis à l'encre de Chine / Domaine Public / source gallica.bnf.fr

Dans le cas de Notre-Dame, il décrypte les intentions des bâtisseurs : 

Il y a dans la construction des tours une force qui n’est pas justifiée puisqu’elles ne portent rien. 

"Combien leurs piles si habilement plantées, combien leurs grandes baies terminées par de mâles archivoltes, combien cette structure, quelque peu lourde pour un couronnement, paraîtraient élégantes si des flèches eussent été faites !"

Détail / Modélisation de la flèche conçu par Viollet-le-Duc pour Notre-Dame
Détail / Modélisation de la flèche conçu par Viollet-le-Duc pour Notre-Dame / AGP

S'il n'a pas fait rajouter des flèches en haut des tours de Notre-Dame, en revanche il y avait bien une flèche à la croisée de la nef et du transept, démontée en 1786. Il choisit donc d'en ériger une nouvelle à partir de 1843. 

Cela lui vaut notamment le reproche d'utilisation du style gothique de manière anachronique. 

"Les déjections de Viollet-le-Duc" 

Une cinquantaine d'années plus tard, la polémique n'est pas terminée. Proust choisit des mots cinglants pour faire parler Swann au sujet de Viollet-le-Duc dans La recherche du temps perdu.

"Penser qu’elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai étudié l’architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute valeur et ne le ferais que pour elle, et qu’à la place elle va avec les dernières des brutes s’extasier successivement devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc !" 

Il me semble qu’il n’y a pas besoin d’être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement fin, on ne choisit pas d’aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à portée de respirer des excréments.

Basilique Saint-Sernin, place Saint-Sernin.Années 1900,  après la restauration de Viollet-le-Duc, avant le rehaussement du massif nord du portail occidental
Basilique Saint-Sernin, place Saint-Sernin.Années 1900, après la restauration de Viollet-le-Duc, avant le rehaussement du massif nord du portail occidental / -Domaine Public

À Toulouse son intervention sur la basilique Saint-Sernin a été décriée jusque dans les années 90. Lors de la dernière restauration, on a même opté pour "effacer" l'intervention de Viollet-le-Duc au XIXe siècle.

Schéma représentant les chapelles rayonnantes de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse après la restauration de Viollet Le Duc
Schéma représentant les chapelles rayonnantes de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse après la restauration de Viollet Le Duc / Domaine Public

Dès 1967 on revient en arrière, avec la balustrade du clocher, puis le décapage des enduits intérieurs pour retrouver les peintures médiévales. Les cryptes sont "dé restaurées" et le "tour des Corps Saints" rétabli dans le déambulatoire. Plus récemment, les toitures et corniches ont refait un bon en arrière dans le temps, avant le XIXe.

La Basilique Saint-Sernin à Toulouse
La Basilique Saint-Sernin à Toulouse / Didier Descouens . CC

Dans les Entretiens sur l'architecture parus entre 1863 à 1872, Viollet-le-Duc répond à ses détracteurs ainsi :

"Ceux qui ne me connaissent pas ont pu attaquer ce qu’ils me font l’honneur d’appeler mes doctrines. Je ne répondrai que par mon enseignement. S’il reste, on ne inquiétera guère d’ici quelques temps des critiques anticipées dont il a pu être l’objet, de ces procès de tendance que l‘on m’a fait. "

S’il doit tomber dans l’oubli comme tant d’autres choses, à quoi bon répondre à des attaques contre une doctrine dont personne ne gardera souvenir ?

L'homme qui a pris pour emblème le hibou grand duc, (symbole de celui qui discerne la vérité) avait donc raison : de ses principes on se souvient encore. Ils ont inspiré l'art Nouveau de Guimard, Emile Gallé et l'Ecole de Nancy, Gaudi, Le Corbusier et Perret. 

Restaurer le Mont Blanc

Parmi ses entreprises les plus originales, son observation du Massif du Mont Blanc à partir de laquelle il a écrit en 1876, une étude sur sa constitution géodésique et géologique sur ses transformations et sur l'état ancien et moderne de ses glaciers

L'aiguille du Midi, dans le massif du Mont Blanc dessinée par Viollet le duc
L'aiguille du Midi, dans le massif du Mont Blanc dessinée par Viollet le duc / .

Viollet-le-Duc a observé minutieusement la structure des roches, la formation et l'évolution des glaciers, névés, torrents et rivières, cherchant dans les lois de la nature les moyens de la restaurer. Pour lui, voûtes et ogives du Moyen Âge procédaient du même mouvement que celui des réseaux minéraux qui avaient courbé la planète en forme de globe. Dans son étude sur le Massif du Mont Blanc, il s'alarme de sa dégradation, notamment sous l'effet de l'activité humaine. Il évoque par exemple un projet de reboisement des montagnes pour éviter les avalanches en mobilisant les bergers. 

Les bergers sont les ennemis des forêts ; ce qu'ils demandent, ce sont des pâturages. Tant qu'ils le peuvent, ils dévastent donc ces forêts, sans se douter que leur ruine entraîne fatalement celle de la plupart des prairies (....) 

"Pour faire un fromage qu'ils vendent cinquante centimes, ils détruisent pour cent francs de bois, laissant raviner les pentes et détruire leurs propres prairies."

Avec quelques 150 ans d'avance, il posait là des questions qui nous semblent essentielles aujourd'hui. Une source de réflexion pour ceux qui souhaitent faire machine arrière afin d'arrêter la course folle de notre époque et la détérioration de la nature.
Retourner en arrière, peut-être, mais jusqu'où alors ? 

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