Pour comprendre l'origine de "Nuit et Brouillard", ce film le plus projeté dans les collèges et lycées français, retour sur la genèse de l'œuvre, avec quelques témoignages des participants.

Il faut attendre plusieurs années avant que le grand public n'accède à ces images d'archives. Le soldat américain Samuel Fuller commentera ses propres images quarante ans plus tard. Ce que les Britanniques auraient voulu montrer a été laissé dans des cartons, et le montage demandé à Alfred Hitchcock sera diffusé en 1985, et restauré en 2015 à l’occasion d’une sortie DVD.

En France, on retient bien sûr le film qui a fait date et qui a permis à la parole de se libérer sur la question de l’horreur nazie : le film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard

Plus tard, après des années de recherche, Claude Lanzmann proposera Shoah, qui n’est pas un film sur les camps, mais un film sur les traces que la Seconde Guerre mondiale  a laissées dans les mémoires et les corps du peuple juif.

►►►Des images pour un procès - Nuremberg 

►►► Vision de l'impossible : Falkenau, Samuel Fuller témoigne 

►►► La mémoire meurtrie, de Sidney Bernstein 

►►► Shoah, de Claude Lanzmann

Origine du titre, "Nuit et Brouillard"

Nuit et Brouillard, Nacht und Nebel en allemand, est en fait le nom du décret du 7 décembre 1941 qui ordonne la déportation des « ennemis du Reich », un nom de code des « directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés ».

Aujourd’hui, c’est surtout le titre de ce film, réalisé en 1955 par Alain Resnais, l'œuvre cinématographique la plus projetée dans les collèges et lycées français.

En novembre 1954, deux historiens, Olga Wormser et Henri Michel  suggèrent la réalisation d’un documentaire sur le « système concentrationnaire allemand ». 

Les deux historiens sont membres du Comité d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, et auteurs de Tragédie de la Déportation 1940-1945. Témoignages de survivants des camps de concentration allemands, Hachette, 1954, une anthologie de témoignages, couronné par l'Académie française.

Choix du réalisateur du film documentaire

Alain Resnais, qui venait de réaliser Les statues meurent aussi avec Chris Marker, est choisi par les producteurs, Anatole Dauman (Argos Films), Philippe Lifchitz (Cocinor) et Samy Halfon (Cosmos Films).

Alain Resnais, réalisateur de "Nuit et Brouillard"
Alain Resnais, réalisateur de "Nuit et Brouillard" © corbis

Alain Resnais fait alors appel au poète et écrivain Jean Cayrol, lui-même déporté à Mauthausen en vertu du décret NN, pour en écrire le texte.

La musique, elle, est l'œuvre du compositeur et militant communiste autrichien, Hans Eisler, banni par les nazis.

Le narrateur du film sera le comédien, Michel Bouquet, dont voici le témoignage à propos de cette expérience. 

Michel Bouquet, extrait de l’émission Nuit et Brouillard, 1954-1994, d’André Heinrich pour France Culture :

55 sec

Le narrateur du film, Michel Bouquet, s'est senti "humilié" par cette expérience

Les images proviennent de diverses sources : photographies tirées des archives nazies, films en noir et blanc tournés par les cinéastes des armées alliées lors de l’ouverture des camps (Pologne, Pays-Bas), auxquelles viennent s’ajouter des images en couleurs tournées par Alain Resnais lui-même, à Auschwitz et Maïdanek.

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Les lents travellings sur la campagne polonaise croisent, dans ce que François Truffaut a appelé « une douceur terrifiante », les images d’horreur des camps nazis, tandis que le commentaire de Jean Cayrol (dit par Michel Bouquet) rappelle ce qu’était le quotidien des déportés dans les camps, et dénonce la machine concentrationnaire nazie avec son impitoyable logique (même économique).

Alain Resnais, extrait de l’émission Nuit et Brouillard, 1954-1994, d’André Heinrich pour France Culture :

1 min

Alain Resnais sur la difficulté de monter Nuit et Brouillard

En rappelant que « la guerre est assoupie, un œil toujours ouvert », Resnais et Cayrol réaffirment leur refus de l’oubli et évoquent, en filigrane l’attitude de la France dans l’Algérie colonisée.

Le film, difficile à tourner, à monter et à écrire, va être également difficile à projeter. La commission de censure refuse en effet, au nom de la réconciliation nationale, de lui accorder le visa d’exploitation à cause d’une photo du camp de Pithiviers montrant un képi de gendarme français.

Le képi sera retouché et le film pourra être présenté au festival de Cannes en 1955, non pas dans la sélection officielle, mais "hors compétition", à la demande de l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest. La Suisse en interdira la diffusion au nom de sa « neutralité ».

Depuis 1997, le képi est de nouveau à l’écran, et le film, couronné du prix Jean-Vigo en 1956, est visible en Suisse et partout dans le monde. Véritable manifeste de la mémoire du système concentrationnaire nazi, Nuit et Brouillard reste un film indispensable et intemporel.

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Jean Cayrol :

Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.

La critique de François Truffaut

François Truffaut dans Les Cahiers du Cinéma, de février 1956, n°56, à propos de Nuit et Brouillard

“Si ce film est un film, il est Le film,et les autres ne sont plus que de la pellicule impressionnée. Nuit et Brouillard, le “film” le plus noble et le plus nécessaire jamais tourné, nous plonge dans une perplexité honteuse et provoque, de nos idées et de nos sentiments, la déroute. Nuit et Brouillard, c’est la déporation vue et racontée par le Christ… selon moi.

Alain Resnais tend la joue gauche et c’est nous qui recevons les gifles en pleine figure, chaque plan étant un soufflet bien mérité. Quelques herbes, quelques baraquements désaffectés, quelques barbelés enregistrés en couleur par Alain Resnais et montrés aux coupables, c'est dire aux vivants, aux spectateurs, en un mot, à nous-mêmes, constituent plutôt qu’un “poème” ou un “réquisitoire” une bande sublime, le film de la honte et de notre indignité.”