Il y a quatre ans, Abd Al Malik a publié un livre où il dialogue avec les mots d'Albert Camus. Notamment ceux de la préface de "L'envers et l'endroit", un texte qui a été fondateur pour lui.

Abd Al Malik et Albert Camus
Abd Al Malik et Albert Camus © Getty

"Je devais avoir 12 ans et quand j'ai lu L'envers et l'endroit, surtout cette préface, se souvient-il. Ça a été quand même comme un bréviaire. Je voulais déjà être artiste. C'est comme si Camus était là devant moi. Il me disait :

Ecoute, petit frère, tu veux être artiste et bien ça se passe comme ça. 

Augustin Trapenard a demandé à Abd Al Malik d'imaginer les mots qu'il dirait à Albert Camus s'il était en face de lui.

"On guillotine toujours à loisir quelque part. C'est ce qui me pousse à vous écrire. 

Je fus comme vous et je vous cite, placé à mi distance de la misère et du soleil. Je ne peux donc résister à la tentation de vous raconter notre époque qui est à la fois semblable et tellement différente de la vôtre, ce qui n'est pas le moindre de ses paradoxes. 

Il arrive quelquefois qu'un drame individuel soit la force inspiratrice d'un élan collectif. Une certaine forme de pudeur me pousse ici à rester allusif, mais vous aurez compris qu'il s'agit toujours de respecter la mémoire de ceux parmi nous qui sont partis trop vite. 

Fidèle aux cités HLM, voyez-vous jusqu'après la mort, être la parole de mon milieu sans jamais être une victime ni un bourreau, que leur injustice pousse aux extrêmes, toutes proportions gardées, Abd Al Malik, comme votre humble écho, cher monsieur Albert Camus. 

Rien n'est en dehors du vécu. Et ceux qui parlent ou écrivent sur nous auront beau parler ou écrire sur nous, ils ne comprendront rien tant qu'ils n'auront pas vu la mort de notre point de vue... 

C'est le moment d'être une femme, un homme de cœur et de raison. C'est le moment de l'héroïsme ou de la destruction. J'ai fait mon choix quand le besoin de paix est devenu semblable au besoin d'assistance qu'éprouve une personne en train de se noyer et qui appelle désespérément à l'aide. 

Vous avez donc en moi fait la paix avec Sartre, comme Jay-Z l'a fait avec Nas. Et si je refuse malgré tout absolument d'être un rescapé, c'est que je suis un ressuscité. Car il faut, comme Sartre, donc écrivant sur Genet, parler de résurrection et de rites initiatiques. 

L'État spirituel est la manifestation de l'attirance des corps vers l'esprit, la preuve de la constance du mouvement vers le haut de gens comme moi que certains ne supportent qu'en bas. Ce n'est pas qu'une question d'égalité ou de droits, c'est une question de vie ou de mort sur des êtres qui, s'ils sont exécutés, n'auront pas nécessairement conscience de leur mal et continueront à subir de plus belle, accepteront de s'enfoncer dans cet élan mortifère, convaincus d'être vivants parce que toujours s'érigeant contre l'autre et finalement contre soi. 

Et voilà donc ce qu'on fait de nous autres. On nous mesure, on nous évalue, on nous pèse. On fait de nous des chiffres sans âme, sans existence réelle, hors de l'équation médiatique. 

C'est le paradoxe de celui qui est censé nous secourir alors qu'il ne peut se sauver lui-même. C'est le ridicule de celui qui a la clé et qui s'est enfermé lui-même. Mais l'ouverture et le dévoilement soudain de la réalité, et donc la fin de l'illusion, c'est comme une boule de neige qu'on aurait jetée dans l'océan. 

L'ego n'a qu'une existence éphémère et illusoire si on le considère en lui même coupé de son origine. De même, le peuple hétéroclite s'harmonise une fois réinventé le collectif. 

Voici donc venu le temps de nommer justement les choses. Voici donc venu le temps des mots réparateurs. Ceux qui disent le contraire de ce qui se murmurait parce qu'on portait les Nike Air Max et qu'on parlait à l'envers. 

On guillotine toujours à loisir quelque part, c'est ce qui m'a poussé à vous parler. "

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