Comment authentifier une œuvre d'art numérique, par essence reproductible à l'infini ? Depuis quelques mois, les technologies issues de systèmes de pointe comme la blockchain permettent aux artistes venus du numérique de certifier leurs œuvres... et facilitent leur commercialisation dans le marché de l'art.

A New-York, des expositions sont désormais consacrées aux oeuvres NFT.
A New-York, des expositions sont désormais consacrées aux oeuvres NFT. © AFP / TIMOTHY A. CLARY

Rodolphe Barsikian est artiste. Son terrain de jeu principal est un logiciel, Illustrator, dans lequel il imagine des formes – des dessins vectoriels – qu'il utilise pour créer de grandes compositions dans lesquelles il manipule, modifie, transforme ces formes de base. Si une partie des œuvres deviennent des tableaux (dont une partie est actuellement exposée à Paris), le cœur de la pratique de l'artiste, réside dans des œuvres numériques, dématérialisées... et donc potentiellement reproductibles à l'infini. 

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Comment certifier l'authenticité d'une œuvre d'art qui n'a pas d'existence matérielle ? Depuis quelques mois, une nouvelle technologie, venue d'un monde plus proche de la finance et de la cybersécurité que de l'art, permet cela, et ouvre de nouveaux horizons pour le marché de l'art. Son nom : le NFT – pour "Non-fongible tokens", en français "jetons non fongibles", ce qui n'est pas plus compréhensible. 

Des certificats dématérialisés mais sécurisés

Que sont ces fameux "jetons" ? Eux non plus n'ont rien de matériel, il s'agit en réalité de lignes de code informatique, des certificats dématérialisés attestant de l'authenticité d'une œuvre numérique. "C'est assez délicat à explique simplement, mais pour aller à l'essentiel, le NFT, c'est un certificat d'authenticité digital", explique Axel Reynes, expert pour la maison de ventes Millon, qui prépare sa première vente d'art impliquant des NFT, la première en Europe, le 4 mai prochain. "Les NFT sont identifiés sur la blockchain", ajoute-t-il. La blockchain, c'est une sorte de registre ultra-sécurisé destiné, à l'origine, à consigner toutes les transactions effectuées dans une cryptomonnaie, une monnaie virtuelle – chaque cryptomonnaie a sa propre blockchain, et les NFT sont basés sur la blockchain de l'Ether, l'une d'entre elles. "Tout l'intérêt de cette authentification sur la blockchain, c'est que tout le monde peut voir l'authenticité de ce certificat numérique, et qu'on peut avoir l'histoire de sa création et de toutes ses transactions", ajoute Axel Reynes : "On peut ainsi certifier l'authenticité de quelque chose qui est numérique. Ce peut être de l'art, de la musique ou même un tweet. Tout ce que l'on peut collectionner ou posséder".

"Sans blockchain, il n'y aurait jamais eu de NFT".

Si vous achetez une œuvre d'art en NFT (en cryptomonnaie mais pas forcément, si l'intermédiaire permet de faire la conversion), on a donc, concrètement, une adresse web qui est celle du certificat sécurisé en question. Et l'on devient propriétaire d'une œuvre numérique… que tout le monde peut encore continuer à voir. C'est le premier paradoxe du NFT : il s'agit d'un certificat de propriété… d'une œuvre qui, en soi, vous échappe, puisqu'elle n'est pas matérielle. Quand vous achetez un tableau, vous pouvez choisir de l'accrocher chez vous et de ne jamais l'exposer au public. Si vous achetez une œuvre numérique grâce au NFT, tout le monde pourra continuer à la voir. 

Paradoxes et opportunités

L'exemple qui a fait exploser la popularité du NFT est particulièrement parlant : le 20 mars dernier, la maison de ventes Christie's a vendu aux enchères le NFT d'un projet de l'artiste Beeple pour plus de 69 millions de dollars (un peu plus de 57 millions d'euros). Le projet en question, "The 5000 first days", est un collage de 5000 dessins de l'artiste qui se fixe comme contrainte de créer un dessin par jour. Si l'œuvre, monumentale, représente donc 14 ans de travail, son acquéreur a obtenu… un certificat et un fichier JPEG. Fichier JPEG dont chacun et chacune peut voir une copie en ligne (ici, par exemple) ; et dont chaque dessin est visible en grand format sur le site de l'artiste. 

Le NFT n'est-il donc qu'un outil spéculatif ? C'est une question qui fait débat dans le milieu de l'art, où ce type de certificat est encore tout frais. "On a des collectionneurs qui sont très différents pour les NFT. Aux États-Unis, les gens qui achètent des NFT sont souvent des gens qui ont fait fortune dans les cryptomonnaies. On parle beaucoup de collectionneurs de la Silicon Valley", détaille Axel Reynes, qui dit avoir "envie d'apporter les NFT dans le monde de l'art classique, et de convaincre les collectionneurs classiques de faire le pas dans une digitalisaiton de leur collection. Mais on voit que le public est plus jeune, lié à l'informatique". L'autre reproche fait aux NFT, c'est leur empreinte écologique, car la blockchain sur laquelle il se repose est extrêmement énergivore – comme le note le site Numerama, pour l'heure le coût écologique des NFT est largement mineur sur la blockchain, mais si ces applications plus "grand public" de la technologie se développent, elles pourraient faire croître la facture énergétique de ces serveurs. 

Pour autant, le NFT représente une véritable opportunité de faire entrer dans le marché de l'art des œuvres numériques qui en étaient jusqu'à présent tenues à l'écart. Pour Rodolphe Barsikian, évoqué en début d'article, les œuvres transposées sous forme de tableaux ou de sculptures ne sont qu'une partie émergée de l'iceberg : "Des milliers de formes patiemment dessinées par l’artiste constituent l’ADN numérique de son travail. Les formes sont archivées sous forme digitale et créent le cœur des œuvres. Ces fichiers représentent autant de jetons numériques dont la propriété pourrait être acquise par des collectionneurs", explique le communiqué qui annonce la certification NFT des œuvres. Et le phénomène fonctionne aussi dans le sens inverse : selon Axel Reynes, "un mouvement appelé "Burning" commence à se développer : des artistes brûlent leurs toiles pour n'en vendre que le NFT de la copie numérique". Après des années où l'art numérique a essayé de sortir de l'écran pour rejoindre les galeries, c'est aujourd'hui le phénomène inverse qui se développe.

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