Dans "La Terre au carré", au micro de Mathieu Vidard, la spécialiste des fourmis, Cleo Bertelsmeier, est venue partager quelques-unes de ses drôles et curieuses observations concernant la vie quotidienne de cet insecte à l'organisation sociale si fascinante à l'œil humain.

La fourmi dans tous ses états avec la myrmécologue Cleo Bertelsmeier
La fourmi dans tous ses états avec la myrmécologue Cleo Bertelsmeier © Getty / Britta Knappmann / EyeEm

La myrmécologue, spécialiste des fourmis, Cleo Bertelsmeier, professeure au Département d'écologie et évolution de l'Université de Lausanne vient de publier "Les guerres secrètes des fourmis" (éditions Favre), ouvrage dans lequel elle a souhaité dresser un portrait prenant le contre-pied de l'idée selon laquelle les fourmis vivraient en parfaite harmonie dans leur colonie, un fantasme qui dissimule en réalité des agissements improbables. 

Les fourmis sont absolument partout, et pas que des petites !

Cleo Bertelsmeier : "Elles sont sur tous les continents, sauf l'Antarctique et il n'existe pas encore de fourmis aquatiques non plus (rires). 

Il y a des fourmis spécialistes des zones désertiques, des grottes et des sous-terre. Et partout où il y a des fourmis, leur taille diffère d'un endroit à l'autre, c'est assez variable : 

Les plus petites font 1 mm, quand les plus grandes font jusqu'à 4 cm environ.

Des fourmis géantes, où ça ? 

CB : "C'est plutôt des fourmis présentes dans les forêts tropicales, en Amérique amazonienne. 

Les fourmis dinosaures sont les plus grandes, toutes espèces confondues et font 4 cm. 

Il existe aussi la fourmi électrique, une espèce de fourmis invasives qui vient d'Amérique du Sud, qu'on trouve également en Afrique, en Asie et même en Europe. Petit bémol : elle pique et ses piqûres sont extrêmement douloureuses."

Combien d'espèces de fourmis au total ? 

CB : "Actuellement, on compte autour de 16 200 espèces, mais sachant qu'il reste énormément d'espèces à découvrir. 

On pense qu'il y a autour de 30 000 espèces de fourmis sur la planète.

La vie en groupe, ça change absolument tout

CB : "Ça change tout parce qu'il y a le partage du tout collectif, de la nourriture. Elles prennent soin collectivement des jeunes. Et puis, elles ont une division du travail extrêmement sophistiquée

Par rapport à des insectes solitaires, elles ont clairement un avantage. En tout cas, elles ont vraiment réussi leur coup ! Il y a des fourmis sociales qu'on connaît depuis environ 100 millions d'années."

Pourquoi parler de "guerres secrètes des fourmis" ? 

CB : "Il faut dire qu'il y a déjà pas mal de livres sur les fourmis et leurs vies fascinantes, sur la division du travail notamment. 

J'ai voulu prendre un peu le contre-pied de cette idée que la société des fourmis est parfaite parce qu'en réalité, qui dit "socialité" dit aussi conflit ! On observe par exemple des conflits entre les mâles et les femelles, entre les différentes castes, entre les ouvrières et aussi entre colonies entières".

Les femelles fourmis ont le pouvoir quand les mâles sont absolument insignifiants

CB : "Les mâles ont une durée de vie très courte, et les femelles, après leur développement, font un vol nuptial où elles en profitent pour rencontrer les reines. 

Les mâles meurent parce qu'ils ont une bouche mal-formée et peinent à s'alimenter eux-mêmes.

Tandis que les ouvrières, elles, peuvent vivre entre 1 et 2 ans et les reines, jusqu'à 30-35 ans !"

Les fourmis exercent plein de métiers différents

CB : "On trouve des nourrices qui s'occupent des jeunes bébés, il y a des fourmis courageuses qui vont collecter la nourriture ; les éclaireuses sont celles qui se lèvent le plus tôt le matin à l'aube pour prospecter les endroits où il il y a de la nourriture à trouver. Il y a aussi des éboueurs, des soldates aussi qui s'occupent de la défense. 

À tel point qu'au cours d'une vie, une fourmi a une vraie évolution de la carrière !

Plus on est vieux, dans le monde des fourmis, plus on va prendre de risques. Les soldates sont un peu les grand-mères en matière d'évolution de carrière". 

Quelques exemples de conflits entre fourmis

CB : "Parfois, ça peut être extrêmement violent. Quand il y a deux colonies qui s'affrontent, par exemple, il y a tout un arsenal d'armes chimiques et physiques qu'elles peuvent sortir pour défendre un territoire, leurs colonies. Elles peuvent travailler avec les mandibules, c'est comme un couteau suisse, qui peuvent servir à attraper, transporter, découper des choses, mais aussi, bien sûr, agresser un adversaire, démembrer ses ennemis. 

Ensuite, si on a des fourmis qui utilisent plutôt des armes chimiques, c'est-à-dire du venin, elles peuvent piquer. Et d'ailleurs, parmi les fourmis, il y a des espèces qui peuvent faire des piqûres extrêmement douloureuses, parmi les plus douloureuses dans le monde animal ! 

On a aussi des fourmis qui produisent de l'acide, dans la glande à poison et ces acides formiques peuvent être mortels pour d'autres insectes, comme pour nous.

L'acide peut être agressif et il est souvent mélangé à différentes substances odorantes. Parfois, ça peut avoir l'odeur du roquefort quand d'autres fourmis vont plus avoir l'odeur de citronnelle. Il y a vraiment toute une gamme d'odeurs !"

Les fourmis qui se font exploser

CB : "Ce sont les fourmis kamikazes, celles qui contractent leur abdomen pour se faire exploser, ça libère un liquide jaune, extrêmement toxique pour les autres dans le but de défendre leur colonie. Elle réagit comme cela pour répondre à un intérêt collectif, comme si son agissement allait sauver sa colonie". 

Les fourmis aussi sont paresseuses

CB : "Nombreuses sont les ouvrières qui passent beaucoup de temps à se reposer alors qu'on imaginait vraiment ces insectes sociaux comme étant sur le front en permanence et ne s'arrêtant jamais. Mais ce n'est pas le cas : 

"Oui, c'est une autre idée reçue : travailler comme une fourmi, ce n'est pas vrai !

En réalité, c'est à peu près la moitié des fourmis d'une colonie qui ne fait rien et reste inactive. 

Des chercheurs ont même essayé de les activer en créant des tâches, et rien à faire, certaines sont extrêmement réticentes au travail !" 

Des ouvrières luttent pour remplacer la reine 

Cleo Bertelsmeier montre notamment dans son livre que certaines fourmis se livrent d'ardents combats pour accéder au trône de la reine parce qu'il y a dans certaines colonies de fourmis, un moment à part entière où un signal chimique indique que la reine est en passe de ne plus pouvoir assurer ses fonctions. Par conséquent, les ouvrières luttent pour accéder au trône.

CB : "Ça dépend des espèces. Il y a des espèces où la reine libère en permanence des substances chimiques pour signaler qu'elle est présente et en bonne santé, de même lorsqu'elle s'affaiblit. Alors que chez certaines espèces, il peut y avoir une autre ouvrière qui va la remplacer. 

C'est à ce moment-là que se mettent en place des luttes de pouvoir et qu'elles s’agrègent mutuellement pour estimer la force des autres.

Par exemple, chez la fourmi sauteuse, qui saute sur sa proie à grande distance, quand la reine s'affaiblit, les ouvrières commencent à avoir des idées, des luttes pour le trône, mais aucune à elle seule ne peut prendre ce pouvoir, il y a donc souvent un groupe de plusieurs fourmis - elles peuvent être trois, quatre ou cinq oligarques - à remplacer immédiatement la reine !" 

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - Sortir de la croissance et la seconde partie d'émission 

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