Replongez dans les meilleurs moments de "Boomerang" cette semaine : Augustin Trapenard recevait l'ancien Garde des Sceaux Robert Badinter, la philosophe et académicienne Barbara Cassin, l'auteur compositeur interprète Abd Al Malik, le cinéaste John Waters et la libraire Marie-Rose Guarniéri.

La devanture d'une librairie
La devanture d'une librairie © Getty / Axel Baur / EyeEm

Pablo Cotten a préparé rien que pour vous le best-of de Boomerang de la semaine à partir des entretiens d'Augustin Trapenard ponctués d'universalisme, de poésie humaine, de guérison philosophique, d'amitiés littéraires et d'éducation solidaire...

11 min

Le Best-of de Boomerang du vendredi 12 juin 2020

Par Pablo Cotten

Robert Badinter

Successivement ministre de la Justice, président du Conseil Constitutionnel et sénateur, c'est à lui que l'on doit l'abolition de la peine de mort en France, loi qu'il fit voter au Parlement et qui fut promulguée le 10 octobre 1981. Au micro d'Augustin Trapenard, le grand agrégé et professeur de droit partageait avec nous sa philosophie de la justice dans le contexte de notre société actuelle : 

Robert Badinter, au sujet du contexte actuel aux Etats-Unis, quant à l'interpellation de George Floyd : "Qu'est-ce qui mobilise cette jeunesse américaine, et au-delà des Etats-Unis, tant de consciences ? C'est que le racisme est un fléau […] S'il s'exerce au quotidien dans la rue, en dépit de tant d'efforts, de tant d'éducation, de tant de dispositions législatives, condamnons comme il convient toutes les formes de racisme, aggravant les peines quand il s'agit d'infractions, d'inspiration ou de caractère raciste. […] Il y a à cet égard, des moyens juridiques très nombreux. La lutte contre le racisme n'est pas dépourvue de moyens. Elle peut être dépourvue de volonté politique, mais pas de moyens juridiques.

Ce qui me paraît être l'essentiel de la signification profonde, c'est la réapparition de la mort dans la vie quotidienne, ce qui était le cas de nos prédécesseurs. Mais ce qui avait été quelque peu gommé ou effacé par la vie post-moderne, la vie d'avant l'épidémie. On dit "rien ne sera plus comme avant", nous verrons, ce n'est pas impossible. 

Ce n'est peut-être pas seulement un épisode, mais l'ouverture sur une nouvelle période 

Je pense, pour ma part, que les fléaux, les épidémies, les grands conflits sont autant de circonstances, d'occasions de se remettre en cause et de revenir à l'essentiel : la vie, la protection de la vie et la conscience de la mort". 

Abd Al Malik

Le rappeur, slameur, écrivain et réalisateur était l'invité de Boomerang. Auteur en 2019 de "Le Jeune noir à l'épée" où il invitait à réfléchir sur les questions d'identité, il est venu exprimer son attachement aux valeurs collectives, à la quête d'autrui et à la passion qu'il éprouve pour l'art et la culture

Abd Al Malik : "En réalité, s'il n'y a pas de justice, il ne peut pas y avoir de paix parce qu'on doit tous avoir le sentiment d'être entendus. On a le sentiment que notre mère patrie nous entend, nous écoute, que, finalement, le président de la République, et tout ce pour qui on donne ce mandat-là, nous entend et qu'il agit en conséquence. 

On se retrouve à un moment de notre histoire où il y a un décalage entre les merveilleuses valeurs qui sont les nôtres, les valeurs républicaines, toute cette idée humaniste, universelle, ce qui est écrit sur le fronton de tous nos lieux publics, avec ce qui se passe dans le réel, dans le quotidien, dans la vie de tous les jours. Il est temps de ré-axer tout cela et de faire en sorte que le réel soit en cohérence avec la philosophie qu'on a en commun.

Dans la vie, nous sommes d'abord bloqués par nos propres blessures. On ne dit pas "nous" parce qu'on est tournés sur nous-mêmes, sur notre souffrance, notre histoire. Alors que finalement, il s'agit de comprendre que tout cela ne peut prendre sens véritablement que si on est en connexion avec l'autre. 

Être en connexion avec l'autre, c'est le premier pas vers la guérison. D'une certaine manière, symboliquement, tous les êtres ensemble ne forment qu'un

L'art et la culture m'ont sauvé la vie. J'ai grandi dans un environnement compliqué où j'ai été confronté à la mort rapidement. Mais jeune, je me suis rendu compte que j'ai été seul à un moment donné, j'ai eu des amis qui étaient aussi vivants que des amis de chair et de sang. Ces amis s'appellent Camus, Sénèque, Césaire...

En ce sens là, je me suis rendu compte que ma vie était peut-être plus grande que celle que j'imaginais. La vie de chacun est plus grande que celle qu'on imagine parce qu'on est en connexion les uns les autres, à travers les âges, à travers les époques. Qu'importe sa couleur de peau, son sexe..."

Barbara Cassin 

L'académicienne, philosophe et philologue est venue confier son angoisse, auprès d'Augustin Trapenard, quant au monde qui se dessine suite aux ravages de la pandémie actuelle, tout en rappelant l'importance et le pouvoir du langage, aussi nécessaires qu'ils soient pour se réinventer face aux nombreuses épreuves que nous rencontrons : 

"La meilleure vérité possible passe par la parole" estime Barbara Cassin. "Ça passe par la reconnaissance des faits. Et quand il n'y a pas de reconnaissance des faits, alors la colère est terrible et on a raison.

J'ai très peur. Je suis très angoissée en ce moment-même à cause de cela. J'ai l'impression qu'on va simplement faire la même chose, courir après les mêmes choses en moins bien. J'ai eu peur, non pas de l'épidémie, mais j'ai eu peur du fait qu'on voyait des choses et qu'on était incapable de les réaliser. 

Je ne sais pas pourquoi, en ce moment particulièrement, nous sommes aussi cons.

Je travaille avec des enfants, de classes d'accueil, et je leur pose la question "quel est le mot de ta langue maternelle qui te manque le plus et quel est le mot du français qui t'étonne le plus ?" L'un m'a dit "merci" car merci ça n'existe pas comme cela dans sa langue maternelle. Ce mot, tout d'un coup, lui, il l'entendait et ça lui manquait dans sa langue".

John Waters

Le cinéaste américain est venue partager cette subversion du 7e Art aussi trash, somptueuse que décapante, une manière singulière d'aborder le grand écran qu'il est venu nous raconter. Le réalisateur de "Hairspray", "Cry Baby" ou encore "Serial Mom" pour ne citer qu'eux, était l'invité d'Augustin Trapenard

John Waters : "Ces derniers temps, ça ne fonctionne plus... Les gens ne quittent jamais leur quartier, ils ne savent pas comment on vit ailleurs. J'ai toujours dit que la solution à nos problèmes de racisme, c'est de forcer la mixité. Une fois par an, chaque habitant devrait aller vivre dans un quartier à l'opposé économiquement du sien pendant une semaine ; fréquenter les bars, aller chez le coiffeur, envoyer ses enfants à l'école une semaine l'acte et après il revient chez lui pour voir comment c'est la vie des autres. Ça marcherait peut-être.

Ce que j'ai appris du show business, c'est que partout dans le monde, quelle que soit la langue, la politique, la sexualité et la race, tout le monde est prêt à vous payer pour sortir un pet".

Marie-Rose Guarniéri

À l'occasion de la 22e édition de la Fête de la Librairie Indépendante, la patronne-libraire de la Librairie des Abbesses, à Montmartre, est venue partager, au micro de Boomerang, les vertus enchanteresses de son métier de libraire en même temps que cette passion inconditionnelle pour les livres et les mots qui devraient être à la portée de toutes et tous : "Lisez les titres, regardez les livres, tenez-les dans vos mains parce qu'ils commencent à vous emmener et il suffit d'un mot pour agit comme un détonateur révélateur. C'est un objet, c'est un être. Dès que je rentre dans ma librairie, c'est une véritable présence. 

Un livre c'est un drôle d'objet qui n'est pas comme les autres, c'est vraiment quelque chose qui vit

Lorsque des écrivains chéris nous quittent, nous conjurerons la mort en gardant près de nous, vivantes, leur voix, en touchant leurs livres. Nous avons la chance de ne pas les avoir tout à fait perdus. Partout où nous sauvegarderons des librairies, demeureront des paradis retrouvés.

Albert Camus a dit cette chose qui a été hyper importante pour moi : 

Mal nommer les choses, c'est rajouter à la misère du monde

C'est-à-dire que lorsqu'on lit, on donne vie et il faut faire attention aux mots qu'on emploie, il faut comprendre ce pouvoir qu'on a avec les mots. C'est le nombre de mots qu'on a à notre disposition qui nous permettent d'exprimer notre monde intérieur au mieux. Même si on est dans une sorte de révolte, on est dans le dialogue parce que le réel danger, c'est quand il y a rupture de dialogue".

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