Sylvain Tesson revient de voyage. Dans l'avion, sur les pages de couverture de son livre de poche ("Les Testaments trahis" de Milan Kundera), il a écrit un texte pour les auditeurs de France Inter. Le voici.

Sylvain Tesson revient du Moyen-Orient, il nous livre son regard sur le monde d'aujourd'hui
Sylvain Tesson revient du Moyen-Orient, il nous livre son regard sur le monde d'aujourd'hui © Getty / Klaus Vedfelt

Le monde se retire

Je rentre d'un voyage au Moyen-Orient. J'ai voyagé des jours par les plaines et le long de fleuves antiques. Je ne précise pas le tracé de mon itinéraire parce que je ne veux pas donner le récit de mes pérégrinations mais seulement exprimer une pensée générale. 

J'ai passé des heures sous des ciels de l'Orient, dont les nuits de mystères calment les brûlures du jour, et je suis rentré hier soir à Paris. Je n'ai pas eu le temps de mettre mes notes en ordre, tout juste ai-je pu, pendant que l'avion franchissait la Méditerranée, rassembler les images qui, de mes milliers de kilomètres parcourus, se dessinaient à mon esprit.

Or, je ne revois que la ruine, le chaos et la détresse

Partout des villes en cendres, des masses affligées, un monde fumant.

Des plaines de sacs en plastique, des versants de béton qui devaient avoir été de grandes pentes parcourues par des troupeaux et des tribus farouches. 

Des amoncellements de décombres pour témoigner de cette double opiniâtreté de l'Homme : 

Sa fièvre de bâtir partout.

Sa rage de détruire toujours.

Et en rentrant en France, en ouvrant à nouveau les journaux, en écoutant les nouvelles du monde, je ne reçois que la même information sur la montée des eaux, la fonte des glaces, tout ce que nous savons sans trop nous en effrayer : l'embrasement du ciel, la disparition des bêtes, le flétrissement du vivant, le recul des formes de la vie, bref, l'usure du monde.

Si j'ai écrit ces lignes il y a quelques heures, ce n'est pas pour jouer les Cassandre et lancer des plaintes impuissantes sur la dégradation du monde, ni pour masquer mon manque d'inspiration derrière les accents d'un Lamento trop facilement tragique. Non. C'est parce que j'ai fait la constatation que voici. 

Jamais autant qu'en ces journées où j'ai vu défiler sous mes yeux l'enlaidissement du monde et l’appauvrissement de l'homme, jamais n'ai-je autant entendu parler des « lendemains radieux », des promesses qu'ils recèlent, des saluts qu'ils réservent. 

Il y a toujours, dans la bouche des plus malheureux, comme de nous autres, Européens épargnés, toujours l'écho de l’espérance en Dieu, de la foi en la Révolution politique, de la confiance dans la technique.

Et ce rapport m'effraie, entre le monstrueux accroissement des affronts faits à la Terre et l'abandon des esprits à des promesses messianiques, consolantes, rassurantes. 

Comme s'il y avait un lien proportionnel entre la dégradation du présent, du réel, et le mouvement conjoint d'oubli du passé et de supplication adressée à l'avenir

Or, cette confiance dans les trois avènements que je viens de citer : le Dieu religieux, les promesses politiques, les prouesses techniques m’apparaît une fausseté. Ces trois messianismes, je les tiens pour des écrans de fumée qui nous épargnent de mieux nous conduire, ici et maintenant, de ménager ce dont nous disposons, de conserver ce qui tient encore bon. 

Ici on appelle à la Révolution, ici on aspire à l'au-delà, ici on travaille à augmenter la réalité. 

Foi révolutionnaire, espérance messianique, fétichisme technique.

Pendant ce temps : fonte des glaces, mort des bêtes, recul du réel. 

Les fables, les chimères, gagnent du terrain. Le monde, lui, se retire.

Eh bien moi, je suis du côté du réel. Des arbres, des sols, des bêtes. Pas des écrans, ni des prophètes, ni des drapeaux rouges. 

Je ne sens aucune impatience pour ce qui n'est pas encore advenu. 

J'ai l'impression que la révolution politique est parfois le mouvement qui transforme une situation qui aurait pu être meilleure en une situation qui ne peut pas être pire. 

J'ai l'impression que Dieu pourrait se résoudre à la manifestation de tout ce qui vit et chatoie, là, devant nos yeux dans l’expression des formes vivantes, données et non promises

J'ai l'impression que les spéculations sur l'intelligence artificielle sont la figuration d'un cauchemar.

Bref, j'aime la magie du réel et voudrais me pouvoir contenter de son chatoiement et déplore que nous nous accommodions des salissures que l'humanité laisse derrière elle en nous réfugiant dans d’artificielles espérances

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