Patrick Bruel, invité de "Boomerang" à l'occasion de la sortie du film "Un sac de billes" adapté du roman de Joseph Joffo, a lu un extrait du "discours de Suède" d'Albert Camus.

Patrick Bruel en studio ce vendredi 13 janvier 2017, lisant un extrait du "discours de Suède" d'Albert Camus
Patrick Bruel en studio ce vendredi 13 janvier 2017, lisant un extrait du "discours de Suède" d'Albert Camus © Radio France

À la fin de l'émission, comme à tous ses invités, Augustin Trapenard a donné carte blanche à Patrick Bruel Ce dernier avait gardé le secret sur son choix. C'est un texte qu'il a choisi, d'Albert Camus, qui compte parmi les plus grands auteurs français mais aussi l'un des plus engagés. Misère en Kabylie, franquisme... Camus fait rimer journalisme et engagement et signe dans Combat des textes qui feront date.

Lorsque les mots et les phrases, même les plus simples, se paient en poids de liberté et de sang, l'artiste apprend à les manier avec mesure

Ce 10 décembre 1957, quand Albert Camus reçoit à Stockholm le Prix Nobel de littérature, il conclut son Discours de Suède par des mots dont la force résonne encore particulièrement aujourd'hui.

Une conclusion puissante et nette sur la place de l'artiste dans une société mouvante, place faite de responsabilité, de nécessité et de courage. C'est ce texte dont Patrick Bruel a choisi de lire un extrait ce vendredi 13 janvier :

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« Ma conclusion sera simple. Elle consistera à dire au milieu même du bruit et de la fureur de notre histoire : « Réjouissons-nous. » Réjouissons-nous, en effet, d'avoir vu mourir une Europe menteuse et confortable et de nous trouver confrontés à de cruelles vérités. Réjouissons-nous en tant qu'hommes puisqu'une longue mystification s'est écroulée et que nous voyons clair dans ce qui nous menace. Et réjouissons-nous en tant qu'artistes, arrachés au sommeil et à la surdité, maintenus de force devant la misère, les prisons, le sang. Si, devant ce spectacle, nous savons garder la mémoire des jours et des visages, si, inversement, devant la beauté du monde, nous savons ne pas oublier les humiliés, alors l'art occidental peu à peu retrouvera sa force et sa royauté. Certes, il est, dans l'histoire, peu d'exemples d'artistes confrontés avec de si durs problèmes. Mais, justement, lorsque les mots et les phrases, même les plus simples, se paient en poids de liberté et de sang, l'artiste apprend à les manier avec mesure. Le danger rend classique et toute grandeur, pour finir, a sa racine dans le risque.

Le temps des artistes irresponsables est passé. Nous le regretterons pour nos petits bonheurs. Mais nous saurons reconnaître que cette épreuve sert en même temps nos chances d'authenticité, et nous accepterons le défi. La liberté de l'art ne vaut pas cher quand elle n'a d'autre sens que d'assurer le confort de l'artiste. Pour qu'une valeur, ou une vertu, prenne racine dans une société, il convient de ne pas mentir à son propos, c'est-à-dire de payer pour elle, chaque fois qu'on le peut. Si la liberté est devenue dangereuse, alors elle est en passe de ne plus être prostituée. Et je ne puis approuver, par exemple, ceux qui se plaignent aujourd'hui du déclin de la sagesse. Apparemment, ils ont raison. Mais, en vérité, la sagesse n'a jamais autant décliné qu'au temps où elle était le plaisir sans risques de quelques humanistes de bibliothèque. Aujourd'hui, où elle est affrontée enfin à de réels dangers, il y a des chances au contraire pour qu'elle puisse à nouveau se tenir debout, à nouveau être respectée. »

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Albert Camus recevant le Prix Nobel de Littérature
Albert Camus recevant le Prix Nobel de Littérature © Getty
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