La dessinatrice publie le deuxième tome des "Culottées" : des histoires de femmes méritantes, mais méconnues, et à Angoulême, elle donnera un concert dessiné avec China Moses.

Pénélope Bagieu
Pénélope Bagieu © Corbis / Manuel Braun/Gallimard BD

L'occasion d'une rencontre.

Vous vivez aux États-Unis depuis plus depuis plus d’un an. Vous attendiez-vous à l’élection de Donald Trump ?

Pénélope Bagieu : Pas du tout ! Le soir des résultats, on avait prévu une grosse soirée avec des amis pensant qu’on allait assister à un moment historique. Avec d’autres expatriés, on s’était même dit pour rire : « et puis comme ça, si c’est Trump qui passe, on fait nos valises et on rentre chez nous ». À 22h30, on a compris qu’on ne sortirait pas le champagne. Les Américains de la soirée n’avaient plus le cœur à ça. Cela paraissait irréel et ça l’est encore plus aujourd’hui. Jusqu’à fin janvier, jusqu’à ce qu’on le voit de nos yeux, on va espérer qu’il se passe quelque chose pour que Trump n’arrive pas au pouvoir. Le lendemain, c’était terrible, on aurait cru que le pays était en deuil. À New York, bien sûr, parce qu’il y a des endroits aux États-Unis où ça devait être la fête, mais là dans le métro, les gens avaient les yeux rouges.

Voyez-vous déjà des conséquences ?

Pénélope Bagieu : J’ai des amis qui travaillent dans des entreprises internationales, asiatiques notamment, qui ont assez peur pour la suite. Mais le plus dur c’est pour les gens haïs par le nouveau président : les femmes, mais aussi toutes les minorités - le nombre d’agressions racistes a, paraît-il, explosé dès le lendemain du vote. C’est l’arrivée d’un racisme et d’une homophobie décomplexés, horribles.

Qu’est-ce que ces résultats disent de la société américaine ?

Pénélope Bagieu : Comme en France, il y a un refus de voir en face l’existence de l’intolérance. Les opinions haineuses deviennent des opinions banales. J’ai relu un tweet atterrant de Robert Ménard (le maire de Béziers, ndlr) dans lequel il disait qu’on appréhendait les fêtes de fin d’année à cause des risques d’agressions sexuelles des migrants. À un moment donné, on récolte ce que l’on sème. Si un élu peut dire n’importe quoi et que ce n’est pas grave, si ce genre de propos est une opinion comme une autre, que l’on peut l’exprimer sans être condamné, on élargit le champ de ce qui se dit ouvertement. La suite, c’est de voter pour des idées pareilles.

Détail de la couverture : Les Culottées - tome 2
Détail de la couverture : Les Culottées - tome 2 © Pénélope Bagieu / Gallimard BD

Les Culottées du tome 2 sont pour beaucoup américaines. C’est parce que vous vivez aux Etats-Unis ?

Pénélope Bagieu : C’est le hasard. Il faut savoir que les "culottées" du tome 2 sont celles que je voulais faire en premier en créant le projet, mais je les ai gardées pour la fin parce que je voulais me faire la main avant. Et aussi parce que j’étais intimidée. Mais ce sont mes préférées. Je pensais faire un livre uniquement sur quelque unes d’entre elles, Katia Krafft ou Peggy Guggenheim.

Qu’est-ce qui vous préparait à devenir la raconteuse d’histoires de femmes ?

Pénélope Bagieu : J’aime donner envie. J’aime convaincre les gens d’aller voir un film, de lire un livre, de connaître quelqu’un que j’aime et d’en savoir plus. À un moment, je faisais des chroniques BD pour le site Mademoizelle.com. Ma plus grosse récompense ? Quand en dédicace les personnes me disaient : « j’ai lu telle BD, parce que tu en as parlé dans Mademoizelle ». Ces femmes-là, je les adore. Quand j’en parle je suis complètement exaltée. J’ai envie qu’un maximum de personnes se disent : « cette femme a l’air géniale, j’ai envie d’en savoir plus » !

Avez-vous eu à lutter plus qu’un homme ?

Pénélope Bagieu : Bien sûr, comme toutes les femmes, depuis que je suis née, J’ai dû me détacher des présupposés liés au fait que j’étais une fille. Dans la BD, je ne vais pas revenir sur la polémique de l’année passée (des auteures de BD accusaient le Festival d'Angoulême de sexisme et le menaçaient de boycott), mais quand même : c’est mieux quand on est dans un petit coin et que l’on ne dérange pas trop. Je fais pourtant partie de celles pour lesquelles c’est facile. Ça ne m’est jamais arrivé qu’on me refuse un de mes projets pour des raisons de sexisme. J’arrive assez bien à imposer ce que je veux, mais pour les femmes, c’est sûr que c’est plus difficile. Cette année, on est encore moins nombreuses, moins bien représentées dans tous les étages de la BD, moins bien payées, mais comme partout en fait dans la société. Pas de jalouses !

Souvent vos héroïnes ont eu des parcours avec des enfances très difficiles. Est-ce ça qui vous a attiré chez elles, qu’elles se soient imposées dans l’adversité ?

Pénélope Bagieu : Il y a une coquetterie narrative. Si ces histoires-là m’ont séduites, c’est parce qu’ il y avait ce schéma-là, celui que j’aime le plus. J’aime bien qu’elles subissent leur sort jusqu’au jour, où elles disent stop. J’ai tendance à tordre les histoires pour qu’elles rentrent dans le chas de cette aiguille narrative que j’aime bien. Ça m’arrange et ça me fait palpiter. À toutes, on leur a dit : "ça, ce n’est pas ce que font les filles" ou "puisque tu es une femme, c’est comme ça que ça doit se passer". On ne les prenait pas au sérieux. À partir du moment où elles se rendent compte que tout ça n’est qu’une construction, plus rien ne les arrête. Alors je ne sais pas s’il faut obligatoirement passer par là, mais à un moment donné, c’est ce qu’on fait toutes.

Pensez-vous que les femmes, souvent, se limitent d'elles-mêmes ?

Pénélope Bagieu : Quand il s’agit de demander une augmentation, ou de changer de poste, une femme se dit qu’il faut avoir 100% des capacités pour pouvoir y prétendre. Alors que statistiquement, parait-il, un homme se dit toujours qu’il apprendra sur le tas. C’est sûr qu’on n’a pas été encouragées. Ce sont des petits verrous qu’il faut faire sauter. Par exemple l’élection d’Hillary Clinton aurait beaucoup aidé en ce sens-là. Moi, quand j’étais petite ce n’était même pas envisageable qu’une femme soit présidente. Dans ma tête, c’était forcément un métier d’homme blanc, mais tout arrive… À force de faire sauter des verrous, le plafond de verre remonte, et on finira pas ne plus se mettre des barrières. Il faut qu’il y ait des signaux supplémentaires à chaque génération.

Quelles sont les solutions ?

Pénélope Bagieu : L’égalité homme-femme passe par l’éducation. Claire Nouvian qui dirige l’organisation Bloom dit : « Si pendant trois générations d’affilée, on éduque toutes les petites filles, et que l’on aime très fort tous les enfants, on réglera tous les problèmes. » A chaque fois qu’on a éduqué les filles, qu’elles ont pu être maîtresses de leur destin, ça améliore la condition de tout le pays. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans plein d’endroits on se bat si fort pour qu’elles n’aient pas accès à l’éducation. Les femmes font plus peur quand elles sont éduquées. Quand on ne sait pas lire, on ne peut pas se défendre. Dans mon livre, je parle de l'Indienne Pulhlan Devi. Quand elle doit aller voir la police pour dire qu’elle a été violée, elle ne sait pas qu’il faut porter plainte. Si elle avait su lire et écrire, elle aurait été moins impressionnée par ceux qui savaient, et elle aurait su se défendre. Dès qu’on incite les petites filles à se démarquer, qu’on leur offre des modèles de femmes qui ont fait de grandes choses, on gomme les inégalités.

Il faut aussi leur offrir une éducation dé-genrée. Ne pas les mettre sur un chemin tout tracé avec des idées préconçues de ce que les filles peuvent faire ou non. Il faut leur dire : « tout est possible pour toi. Par exemple, d’où vient l’idée que les filles ne seraient pas scientifiques ? Il faut mettre le pied dans la porte. La première à entrer dans un secteur masculin, ça sera bizarre, puis à la suivante, on se dira « tiens encore une femme ». Mais ensuite ça rentre dans les mœurs. Je me souviens avoir été marquée en Scandinavie en voyant beaucoup de femmes sur des chantiers. Mais pourquoi pas ? Une petite fille , comme ma nièce qui demande des grues à Noël, aurait été émerveillée et aurait pu se dire : c’est ça que je veux faire comme métier, plutôt que maîtresse, vétérinaire ou princesse. L’école a un grand rôle à jouer. Quand j’étais ados j’aurais bien aimé qu’on me donne une galerie très riche de portrait de femmes pour m’identifier : je n'aurais eu qu’à en piocher une pour me galvaniser. J’aurais aimé avoir plus de messages d’artistes qui me disent : "Accroche-toi!"

Quelles sont les réactions les plus fréquentes aux Culottées ?

Pénélope Bagieu : Je n’ai eu que des réactions positives. D’habitude on me dit : « merci c’est super » et les gens qui n’aiment pas ne me le disent pas. Là, on me dit en plus : « je vais l’offrir, je connais tellement de filles à qui je vais l’offrir » J’ai eu plein de mamans, de grand-mères, et c’est nouveau, plein de petites filles. Et moins de « je vous lis et pourtant je suis un homme » qui est toujours un de mes trucs préférés ! Là, ils ne s’excusent pas !

Affiche du concert dessiné China Moses et Pénélope Bagieu
Affiche du concert dessiné China Moses et Pénélope Bagieu © Pénélope Bagieu/FIBD2017

À Angoulême vous allez dessiner le concert de China Moses…

Pénélope Bagieu : Oui, je vais dessiner ce que m’inspire sa musique. Je n’ai jamais fait ça de ma vie, et j’ai très mal au ventre à chaque fois que j’y pense mais d’ici fin janvier, je serai sereine. Enfin, j’espère ! On m’a déjà proposé ce genre d’exercice mais j’avais refusé par peur. Là, j’ai utilisé ma célèbre technique dont je me sers pour avancer : je prends des décisions absurdes sur un coup de tête, et comme ça, je ne peux plus faire machine arrière. J’ai le dos au mur, je ne peux plus reculer. Je fais ça souvent ! Par exemple, je dis au monde.fr : je vais vous dessiner trente portraits de femmes (Les Culottées) que je vous livrerai chaque lundi… Ou un soir pendant lequel j’ai un peu bu je m’inscris à un marathon, comme ça je suis obligée de le faire. Quand on m’a proposé de dessiner devant tout le monde, j’ai répondu oui, avant de réfléchir et de me dire : mais pourquoi tu fais ça, tu es folle ?

Les Culottées tome 2 par Pénélope Bagieu est publié chez Gallimard BD

J'ai encore plus d'admiration pour les personnes qui montent sur scène, et je ne le referai pas

Ecoutez la réaction post-concert de Pénélope Bagieu :

Regardez la vidéo "Comment j'ai dessiné... Les Culottées tome 1, par Pénélope Bagieu :

Toujours sur le premier tome des Culottées : Pénélope Bagieu : "je raconte ce qui m'impressionne"

Trois "Culottées" avec Pénélope Bagieu :

Phulan Devi, la reine des bandits indienne :

Extrait des Culottées - tome 2 par Pénélope Bagieu
Extrait des Culottées - tome 2 par Pénélope Bagieu © Gallimard BD

C’était une femme qui a vécu en Inde dans l’Uttar Pradesh qui est une raison particulièrement pauvre, rurale, et conservatrice. Elle est une fille dans la mauvaise caste d’une famille très pauvre où il n’y a que des filles. Elle a donc moins de valeur qu’un chien ou qu’un objet. Tous les méchants types qu’elle a croisé avant l’âge de 16 ans ont abusé d’elle. Elle a été tellement en colère qu’elle est devenue bandit. Et finit par devenir députée…

Écoutez Penelope Bagieu :

Mae jameson, première astronaute noire :

Extrait de l'histoire de Mae Jemison extrait des Culottées - Tome 2de Pénélope Bagieu
Extrait de l'histoire de Mae Jemison extrait des Culottées - Tome 2de Pénélope Bagieu © Gallimard BD

Depuis toute petite fille, elle s’intéresse à la science. Comme sa mère n’a pas le temps, elle lui demande de chercher par elle-même....

Katia Kraft, vulcanologue :

Extrait de la vie de Katia Krafft tirée des Culottées - tome 2 de Pénélope Bagieu
Extrait de la vie de Katia Krafft tirée des Culottées - tome 2 de Pénélope Bagieu © Gallimard BD

Au départ, j’avais dans l’idée d’écrire sur elle seule. C’est une idole de mon enfance….

►►► En savoir plus sur le concert dessiné de China Moses et Pénelope Bagieu au Festival d'Angoulême

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