Est-ce que cette épreuve ne serait pas l'occasion de ne pas reprendre nos vieilles habitudes, mais d'agir, d'être libre et donc de recréer, au sortir de cette crise, un monde radicalement neuf, puisque nous savons désormais que le réel peut toujours nous surprendre ? Avec la professeure de philosophie, Aïda Ndiaye.

Henri Bergson dans son jardin
Henri Bergson dans son jardin © Getty / Universal History Archive/Universal Images Group

Aïda Ndiaye : "Nous sommes nombreux à nous demander dans quel état nous serons après cinq, six ou peut être dix semaines de confinement. 

Pour ma part, quand j'imagine notre sortie, ce sont des images de dessins animés, ou de bandes dessinées qui me viennent parce que la situation est irreprésentable. Je nous imagine sortir hagards, hirsutes, les yeux exorbités et plein de spasmes nerveux... 

Et blague à part, nous nous posons des questions bien sérieuses. On aura été malade, ou endeuillés. Est ce que nous aurons resserré nos liens avec nos proches ? ou au contraire, on ne les supportera plus ? 

En fait toutes les questions auxquelles il est devenu impossible de répondre parce que le confinement a interrompu, quasiment du jour au lendemain toutes nos d'habitudes.

Cela nous révèle, je pense, ce que nous apprend le philosophe francais Bergson : l'imprévisibilité fondamentale du réel

Alors, en fait, on a souvent l'impression contraire. On a l'impression que les choses étaient prévisibles et auraient pu être mieux prévues. Et d'ailleurs, nous commençons déjà à nous dire qu'il aurait fallu nous confiner plus tôt ou qu'on aurait dû mieux conserver et renouveler les stocks de masques. Nous sommes déjà en train de nous dire que les choses pouvaient être anticipées.

Mon propos ici n'est pas du tout de me prononcer sur les responsabilités politiques des uns et des autres, mais de vous parler de ce que Bergson appelle l'illusion rétrospective : celle qui consiste à identifier après coup dans le passé, qui a rendu le présent possible. Et donc cette illusion qui produit une impression de prévisibilité. 

Là, par exemple, parce que nous savons aujourd'hui que la gestion des stocks de masque a été déterminante dans la crise actuelle, nous avons tendance à en conclure que les responsables de l'époque auraient pu ou dû prévoir ce qui allait arriver. 

Nous le faisons donc depuis notre présent. 

Or, ce qu'on voit aujourd'hui, c'est que l'incapacité dans laquelle nous sommes individuellement, mais surtout collectivement, à nous projeter, nous révèle bien ce que tout cela a l'illusoire. 

En fait, déshabillées de nos habitudes face à une situation inédite, la réalité nous apparaît soudain pour ce qu'elle est : imprévisible. 

Nous n'avions pas prévu et nous ne pouvons plus à prévoir. Et donc, il peut y avoir là, et c'est mon cas, une sorte d'angoisse parce qu'il y a un arrêt de la pensée qui ne parvient plus à se projeter. 

Mais pour Bergson, il faut aussi voir, la révélation de ce qu'est notre liberté, justement, face à cette imprévisibilité, c'est à dire une capacité à agir de manière parfaitement neuve et originale que Bergson appelle la liberté créatrice. 

Je ne vais pas faire un retournement qui serait vraiment trop facile et de dire qu'en fait, on n'a jamais été aussi libre que pour beaucoup au contraire, les conditions de confinement rappellent la dureté du réel, 

mais je pense qu'on peut quand même redécouvrir ce que pourrait être notre liberté, c'est à dire une capacité à inventer et créer, à faire quelque chose de totalement inédit. 

Et je pense que c'est ce que nous pouvons espérer des responsables politiques d'abord, mais aussi de la société, c'est à dire de ce qu'on sera capable de faire collectivement, de ce qui nous arrive, une occasion de ne pas reprendre nos vieilles habitudes, mais d'agir, d'être authentiquement libre et donc de recréer, au sortir de cette crise, un monde radicalement neuf, puisque nous savons désormais que le réel peut toujours nous surprendre."  

=>>>ECOUTER | Grand bien vous fasse, l'émission dans laquelle cette pensée du confinement à eu lieu.

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