Maître de la BD de science-fiction, Philippe Druillet, le créateur de Lone Sloane, est consacré par une monographie monumentale qui parait ce mois-ci chez MEL Publisher.

Détail de la couverture de la monographie de Druillet
Détail de la couverture de la monographie de Druillet © MEL Publisher

Rencontre avec un dessinateur génialement fou.

De sa vie, Philippe Druillet a déjà tout raconté ou presque dans Délirium paru en 2014. On peut désormais revoir l’essentiel de son œuvre dans ce livre somme. Basé sur un entretien avec Benjamin Legrand, scénariste BD, il donne à voir l’immense talent de l’artiste. Des photos de ses ateliers, des planches commentées de Lone Sloane, sa série d’albums la plus connue, des esquisses, les affiches de La Guerre du feu (1981) ou du Nom de la Rose, des story boards, des films d’animation, ses dessins et ses peintures… Les documents présentés sont tous incroyables. Et renseignent beaucoup sur ce touche-à- tout, qui a porté la BD de SF à son sommet, a réalisé des décors de films, d’opéra, fait de la sculpture, de la peinture… Et qui a su évoluer dans son graphisme. 50 ans de création que Philippe Druillet évoque avec nous.

Qu’avez-vous gardé de vos débuts dans la photo ?

Je faisais partie des « crétins de banlieue ». Dans les années 1950, il y avait des systèmes d’éducation spécifiques selon votre niveau, et souvent votre milieu d’origine. Comme certains avaient repéré que j’avais quelques vertus artistiques, j’ai été inscrit en photographie. La photographie m’a appris le cadre, l’éclairage, la profondeur de champs et les optiques. Ce qui plus tard, m’a permis de faire quelques séries télé, quelques films… Après avoir payé mon tribut à la patrie - que j’emmerde ! - je me suis jeté à l’eau (après son service militaire NDLR). Et c’était le moment de le faire parce que j’étais mauvais élève et que je ne supportais pas le poids de l’éducation. Il faut dire que nos professeurs n’étaient pas toujours terribles. Quand j’entends que des professeurs se font taper sur la figure, je me dis, ce n’est pas nouveau, je l’ai vu dans les années 1950.

Philippe Druillet dans son atelier
Philippe Druillet dans son atelier © Getty

Ce livre sort pour vos 50 ans de dessins. Avez-vous des regrets ?

Nous n’avons pas assez de vies. Au départ, on perd vingt ans à se former. Ensuite, on devient gâteux. Ce n’est pas encore le cas pour moi. Même si j’ai eu un petit accident à la main, il y a un an, et que j’en ai encore pour six mois pour récupérer. Il nous faudrait vingt ans de plus, si on veut finir une œuvre. Enfin, si on en a une à terminer. Mozart s’il avait vécu plus longtemps serait-il resté génial ? Ou ce qu’il aurait fait plus vieux aurait été nul ?

En revanche, et c’est une forme de ratage, j’aurais rêvé d’un château, d’un hôtel particulier avec des collections somptueuses parce que j’aime l’art, j’aime les collections, mais je n’en ai pas les moyens.

J’ai eu une vie, comme tout le monde, de souffrance et de beauté. Mais vivre pendant 50 ans de la publication de « petits Miquets » en participant à l’amélioration de l’image de la BD, c’est déjà une belle réussite.

Il vaut mieux avoir des regrets que des remords. Il y a eu beaucoup de projets de cinéma qui n’ont pas abouti mais qui m’ont beaucoup appris. Comme j’ai inventé pas mal de choses, des gens de cinéma s’en sont servis. Par exemple, quand je sors La Nuit en 1976, on me dit que c’est Mad Max ! Et je sais que George Miller s’en est inspiré pour son film. Mais je n’en ai rien retiré, ni reconnaissance, ni argent, ni la possibilité de faire moi-même un film.

Mais ce qui est beau, c’est qu’il y a des projets qui se mettent en route. Et que l’opéra m’a rattrapé. Si je fais un bilan de ma carrière, mot que j’exècre, je ne m’en suis pas si mal tiré.

Detail de l'affiche de la Guerre du feu par Philippe Druillet
Detail de l'affiche de la Guerre du feu par Philippe Druillet © Getty

Dans votre livre vous écrivez : « Si je n’étais pas entré à Pilote, j’aurais terminé en cabane ou en camisole… »

Parce que j’étais un asocial. J’étais un paranoïaque, complètement fou. L’école ne me convenait pas. Si je n’avais pas fait de la BD, je serais devenu délinquant. Ou un ouvrier. Mais je n’aurais pas tenu. Je travaillais pour des revues de sciences fictions. J’ai appris qu’il y avait une revue (V magazine) qui publiait : Barbarella de Forest. Je suis impressionné, mais elle est réservée à un petit milieu chic parisien. Je me suis dit qu’il fallait révolutionner la BD mais dans un support populaire. Et il y a eu Goscinny… S’il n’avait pas fait Astérix, quelqu’un comme moi aurait eu du mal à imposer. Oui, j’avais une forme de vérité. J’étais fou. Et surtout, je pensais que je n’étais pas le seul à penser la même chose. En revanche, je ne sais toujours pas d’où vient mon inspiration malgré la culture que je me suis fabriquée, malgré toutes mes influences, culturelles, ou cinématographiques. Ça reste un mystère total.Et ce n’est pas la mort qui va me renseigner là-dessus. Il y a eu mai 1968, une révolution avec des côtés décevants et réussis de l’autre. N’oublions pas ce superbe tee-shirt que portait Wolinski tard : « nous nous sommes battus pour ne pas devenir ce que nous sommes devenus aujourd’hui ».

Difficile de parler de Wolinski sans évoquer la tuerie de Charlie Hebdo :

Avant le drame, il était venu dîner à la maison. Et je connaissais Cabu depuis 40 ans. Leur mort est une chose que je ne peux pas supporter. L’être humain est arrivé à un stade aujourd’hui où il peut aller à la fois aller sur un satellite et égorger quelqu’un avec un couteau. Il y a autant de plaisir pour certains dans la beauté que dans l’horreur de massacrer quelqu’un. Je n’ai aucune confiance dans l’être humain. Seulement dans mes amis, et les gens que j’aime. J’ai passé ma vie à raconter ça dans mes œuvres : la fin des sociétés. Je ne donne pas cent ans à l’espèce humaine. Nous sommes dans une période de transitions et malheureusement dans l’histoire, elles ne se sont jamais passées sans verser de sang.

Je n’oublierai jamais ce que disait Umberto Ecco : « les mails, internet, et le téléphone portable… c’est un crime contre l’humanité ». Ce sont des sabres à double tranchant : avant, un crétin nazi avait une dizaine de personnes à qui parler, maintenant, il peut en toucher des millions via Internet…

Quand je dis ça, mes proches ne comprennent pas : « toi qui est un progressiste et qui aime la science fiction… » Justement. J’ai lu Bradbury, j’ai lu Philip K. Dick, John Brunner, Arthur C. Clarke et ce qu’ils écrivaient, nous y sommes aujourd’hui. Récemment, par exemple, j’ai appris qu’aux Etats-Unis, une équipe était en train de concevoir des chambres d’enfants avec des murs numériques. Les nounours sont remplacés par des écrans. Bradbury racontait la même chose avec un lion qui sort de l’écran et qui embarque l’enfant !

Monsieur Malraux disait : le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. Il s’est trompé : on ne va pas vers un monde spirituel, mais vers un monde de fric. C’est le chaos total et j’ai passé ma vie à raconter ça dans mes albums.

Philippe Druillet
Philippe Druillet © Getty

N’est-ce pas étonnant que l’hommage qui vous est rendu via ce livre soit publié par le patron des hypermarchés Leclerc ?

Michel-Edouard Leclerc, est quand même quelqu’un de surprenant : il a sauvé le Festival d’Angoulême il y a quelques années, et tout le monde lui est tombé dessus. Pas moi. Maintenant il se lance dans les livres et celui-ci est une pure merveille. Je pétais de trouille. Je me disais mon problème à la main, et cette monographie : ça sent le sapin… En fait, ça m’a reboosté. Ça a été la meilleure psychanalyse de l’année. En plus, j’ai fait les décors Du Requiem de Verdi aux Chorégies d’Orange. Et c’est fort un requiem : même si tu ne crois pas en Dieu, ça te tombe dessus.

De quoi êtes-vous le plus fier ?

Dans ce livre, d’abord il n’y a pas tout. Comme Gustave Moreau, j’ai fait 10 000 œuvres. C’est vraiment pas mal pour un fainéant ! Picasso disait que 30% d’une œuvre disparaît entre les inondations, les accidents, les divorces etc… On ne peut pas résumer l’œuvre du « Cretin Druillet » qui a beaucoup travaillé 24H sur 24, sans oublier de faire la fête. Et de s’envoyer en l’air, bien évidemment…

J’ai des joies coté BD. Par exemple, quand je vois dans une séance de dédicace un jeune avec Les six voyages de Lone Sloane sous le bras qui me dit : « Je ne connaissais pas, ça vient de sortir ? alors que mon livre date de 1969. Idem avec La Nuit : en dédicace j’ai demandé à un lecteur pourquoi il a acheté le bouquin, et il m’a répondu : « parce que ça arrache !! » Ça me fait plaisir. Je suis le père Druillet qui vit de des Mickeys depuis 50 ans.

Je suis fier d’avoir amené la BD, avec tous les professionnels du milieu, à un niveau de respect qui lui est dû parce que c’est un travail d’artiste. Je suis un des premiers à être sorti des galeries BD dans les années 80 parce que c’était des ghettos pour aller vers celles d’art contemporain. J’ai reçu une flopée de décorations dont je me tape, mais je les ai acceptées pour l’image du métier.

J’ai redécouvert des choses avec ce livre. J’ai évolué dans mon art. Et j’évolue encore à mon âge. Je bande encore. Je parle du pinceau, hein ! N’oublions pas que Renoir disait : « un peintre peint avec sa queue ». Picasso est mort à 83 ans, et les 3 dernières années de sa vie il était impuissant. Ça, c’est le crétin masculin. Il n’y a rien à faire. Et du coup, il n’a fait que de la merde !

Ce que j’apprécie, en revanche, c’est qu'auparavant, la BD était un métier de machos : il n’y avait que très peu de femmes. Aujourd’hui, il y en a de plus en plus et c’est chouette.

Qui aimez-vous dans la BD actuelle ?

J’ai une admiration sans borne pour Riad Sattouf. Et surtout pour Pétillon : c’est un trésor, il est fabuleux, étonnant.

Et vous, vous vous aimez ?

Il n’y a pas de pire lecteur que moi. Quand un de mes albums sort, je suis très critique. Je me félicite parfois, mais souvent je m’engueule : « t’étais bourré ? Tu t’étais engueulé avec ta femme ? ». En art, on ne doit jamais être content, disait Delacroix.

Philippe Druillet par Benjamin Legrand est publié chez MEL

Comment j'ai dessiné... La leçon de dessin de Philippe Druillet :

À venir en novembre : la réédition chez Glénat de Vuzz, l'intégrale et de Yragaël, Urm le fou, l'intégrale.

Une peinture d'après son personnage de Salammbô, présentée dans le livre :

Philippe Druillet : "Cette peinture est ma préférée"
Philippe Druillet : "Cette peinture est ma préférée" © Aucun(e)

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