En 1963, le philosophe français Gilbert Simondon introduisait son cours annuel de psychologie générale, adressé à des étudiants généralement de première année de Lettres à l’Université, par "Deux leçons sur l’animal et l’homme", lesquelles interrogent les notions de psychologie des espèces.

Gilbert Simondon
Gilbert Simondon © (Capture d'écran d'un Entretien sur la mécanologie)

Les éditions Ellipses proposent dans leur collection Petite bibliothèque de philosophie, la transcription de l’enregistrement d’un cours de Propédeutique que le philosophe Gilbert Simondon donnait en 1963 à l’Université de Poitiers, intitulé Deux leçons sur l’animal et l’homme.

Gilbert Simondon présente et analyse dans ces deux leçons les différentes conceptions et prises de position sur les notions d’instinct et d’intelligence concernant les trois règnes (animal, végétal et humain) définissant par là même leurs interactions au fil de notre histoire. Pour ce faire le philosophe analyse les théories de plus de 15 grands penseurs de l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle qui sont autant de savants éclairages à ces questions ô combien d’actualité.

Leçon première

Gilbert Simondon aborde ces deux leçons par la période de l’Antiquité et indique que la première notion qui s’est dégagée n’est ni celle de l’instinct ni celle de l’intelligence par opposition, mais celle de vie humaine, vie animale et vie végétale. Ainsi pour les Présocratiques (milieu du VIe siècle av. J.-C. jusqu'au IVe siècle av. J.-C.) comme le souligne le philosophe : 

Ce qui paraît net ou assez net… c’est que l’âme humaine – et cela a étonné les historiens de la pensée – n’est pas considérée comme d’une nature différente de l’âme animale ou de l’âme végétale. Tout ce qui vit est pourvu d’un principe vital…

En élaborant différents territoires de la pensée entre les trois règnes où certains chevauchements conceptuels se produisent, les Présocratiques appellent à établir une ligne nouvelle de démarcation délimitant plutôt deux règnes : celui du vivant et du non-vivant. Adepte de la métempsychose - c’est-à-dire de la transmigration des âmes – qui indifférencie le réceptacle, Pythagore (580 av. J.-C. / 495 av. J.-C.) considère de nature identique l’âme animale, humaine ou végétale et Anaxagore (500 av. J.-C. / 428 av. J.-C.), animé des mêmes considérations, ne remet pas en cause la nature d’âme des animaux ou des végétaux mais raisonne plutôt en terme de « quantités » (raison ou intelligence) entre les différents règnes. 

Gilbert Simondon affirme que l’idée qui consiste à opposer la vie animale à la vie humaine est relativement récente ainsi que de la nature même des fonctions que l’on peut attribuer aux deux espèces. Gilbert Simondon présente Socrate (470/ av. J.-C. / 399 av. J.-C.) comme le premier à introduire cette ligne de partage entre les différents principes vitaux concernant les végétaux, les animaux et l’homme et en un certain sens, comme le responsable du dualisme traditionnel entre l’homme et l’animal. 

Gilbert Simondon déclare qu’il appartient donc à Socrate d’avoir « inventé » l’homme :

Socrate en effet distingue l’intelligence à l’instinct. Il fonde un humanisme, c’est-à-dire une doctrine selon laquelle l’homme est une réalité qui n’est comparable à aucune autre dans la nature.

Regrettant d’avoir dispensé son temps à étudier les phénomènes de la nature, Socrate postule que l’avenir et l’intérêt de l’homme résident dans l’étude de soi-même. Il postule alors qu’il existe une différence de « nature » entre la raison humaine, son intelligence et l’instinct des animaux. Une théorie qui aura de nombreuses répercussions puisque son disciple Platon (427 av. J.-C. / 347 av. J.-C.) donne la prééminence à cet homme « révélé » par son « maître ». L’animal ne sera dorénavant considéré qu’à travers l’homme. Ainsi de l’avis de Platon, l’animal est dépourvu de noûs, « c’est-à-dire de la faculté rationnelle d’organiser leur conduite par le savoir, de la faculté d’agir parce qu’on sait pourquoi on agit » et ses actes de courage ne sont  que l’expression de sa « nature ». 

Gilbert Simondon attribue à Platon, la première position de la théorie de l’évolution dans le monde occidental mais il opère une inversion : c’est-à-dire une création des espèces animales à partir de l’évolution de l’homme. Platon défend sa théorie évolutionniste inversée dans le Timée. Seulement en attribuant cette place originelle à l’homme, s’établit naturellement une notion de hiérarchie entre les trois ordres qui rétrograde l’animal en seconde place comme un sous-produit issu d’une dégradation des spécificités physiques et mentales de l’homme.

Le philosophe précise ensuite que c’est à Aristote (384 av. J.-C. / 322 av. J.-C.) que l’on doit le deuxième point des doctrines de l’Antiquité : la doctrine naturaliste, objective et d’observation. Le disciple de l’Académie offre une vision moins « figée » que celle de ses prédécesseurs notamment grâce à une théorie qui prend en compte les notions de développement et de croissance par la nutrition pour les trois règnes. Dès lors le végétal se voit doté d’une âme puisqu’il se nourrit non seulement pour survire et croître, mais également pour se reproduire. Cette idée de finalité, comme le souligne Gilbert Simondon, est fondamentale dans l’arsenal de la biologie aristotélicienne, tout comme celle de l’identité ou de l’équivalence entre les fonctions animales, végétales et humaines. Du point de vue aristotélicien, à l’instar de l’humain, l’animal a la faculté de croître, de sentir, d’éprouver le désir tout comme l’agréable ou le douloureux car il est pourvu d’une mémoire simple - mnèmè, c’est-à-dire une mémoire directe et spontanée en opposition à l’Anamnésis qui est réservée à l’homme car elle suppose conscience et remémoration. Gilbert Simondon résume ainsi cette doctrine : 

Ce qui est fondamental dans la doctrine que je viens d’exposer, c’est qu’elle ne cherche pas à donner des conceptions mythologiques et avant tout morales de chaque niveau mais qu’elle essaie de manifester, au contraire, comment les différentes fonctions vitales s’expriment dans la plante, dans l’animal et dans l’homme.

Aristote a beaucoup étudié et écrit sur les arbres qu’il nomme  « les huîtres de terre » : le mollusque a été l’objet de toutes ses attentions ainsi que les abeilles afin d’établir des corrélations fonctionnelles et comportementales entre les différents règnes tout en établissant une stricte hiérarchie de niveau au sein d’une même famille. Pour Aristote, certains animaux sont pourvus d’imagination et d’anticipation et d’une faculté d’apprendre qui s’est développée par l’expérience. Cette phantasia asisthéké qui n’existe pas chez les fourmis, les vers ou les abeilles, Aristote l’explique par des comportements, par un instinct que l’on retrouve même chez la plante dans sa « fonction » de croître, de pousser. Gilbert Simondon résume ainsi la pensée d’Aristote :

L’œuvre d’Aristote est essentiellement une œuvre de biologie et d’histoire naturelle… un savoir général des vivants devient possible à travers la notion de fonction chez Aristote et, par là même, aux fonctions psychiques que l’on peut découvrir plus ou moins par observation ou par introspection en analysant l’homme, on peut faire correspondre chez les vivants des équivalents fonctionnels.

Chez le philosophe grec, cette théorie des fonctions « prouve » que toutes les espèces vivent de la même façon, bien que chacune possède des caractéristiques qui lui sont propres. Cette theoria se résume en une formule simple : « La vie est partout la même, a les mêmes demandes. »

Pour Gilbert Simondon, Aristote est le père de la biologie. Une paternité qui adopte et insère la psychologie dans la biologie car les fonctions psychiques servent à accomplir des opérations qui font partie de la vie. Par la suite les Stoïciens (du IIIe siècle av. J.-C. au début du IIIe siècle ap. J.-C.) ont procédé à une rétroversion conceptuelle en refusant l’intelligence animale, lui préférant une théorie de l’activité instinctive animale

Ils veulent (les Stoïciens) montrer que l’homme est un être à part de toute la nature. Que toute la nature est faite pour l’homme, qu’il est le prince de la nature, que tout converge vers lui, qu’il est le roi de la création et que, par conséquent, il est doué de fonctions qui ne se retrouvent nulle part chez les autres vivants.

Pour Gilbert Simondon, les Stoïciens sont « les fondateurs de la notion d’instinct pour des motifs éthiques ».

Leçon seconde

Pour débuter sa dernière leçon, Gilbert Simondon explique comment l’homme en procédant par gradation ou par dégradation de sa propre nature pour définir son rapport à l’animal, impose « des conduites, des fonctions, des attitudes et des contenus mentaux qui sont de même nature en l’animal et en lui-même ». Ensuite, retraçant l’histoire de ces conduites à partir du christianisme puis du cartésianisme, Gilbert Simondon montre comment en opposition à la doctrine Antique s’est élaborée, notamment chez les Pères de l’Église, une doctrine de l’activité spirituelle affirmant l’existence de deux natures distinctes voire de deux réalités :

… d’un côté la réalité animale dépourvue de raison, peut-être même de conscience, en tout cas d’intériorité, et la réalité humaine, capable de la conscience de soi, capable de sentiment morale, capable de la conscience de ses actes et de la conscience de leur valeur.

Pour Gilbert Simondon, les Apologistes (du IIe au IVe siècle ap. J.-C.) comme Tatien, Arnobe ou Lactance furent les précurseurs et instigateurs de cette doctrine « séparatiste » entre la réalité humaine et animale et qui vise plus radicalement à opposer pas seulement l’homme et l’animal mais plutôt le chrétien au  « duo » constitué par les non chrétiens et les animaux. Tout comme les Apologistes, les scolastiques (du début du XIe siècle jusqu’à la fin du XIIe siècle) refusent le raisonnement à l’animal bien qu’au XIIIe siècle, Saint Thomas d’Aquin lui reconnaisse une intention à des « fins lointaines » perçues consciemment.

Ensuite Gilbert Simondon évoque l’attitude du théologien du IIIe et IVe siècle Saint Augustin qui reste attaché à la culture Antique en reconnaissant une âme sensitive aux animaux. Mais les deux grandes figures, que l’on pourrait d’un anachronisme audacieux qualifier de « défenseurs de la cause animale », sont Giordano Bruno (1548 – 1600) et Saint François d’Assise (1181 -1226).

Alors que la Renaissance « exalte le psychisme animal pour le mettre au-dessus du psychisme humain » érigeant celui-ci comme un exemple, un donneur de leçon, l’incarnation même de la pureté, de l’habileté voire même de l’intelligence ; Gilbert Simondon qualifie Giordano Bruno de métaphysicien car sa théorie est une théorie cosmique puisque tous les éléments sur notre terre et même sur d’autres planètes possèdent une vie et une conscience, y compris « la pierre qui sent à sa façon et éprouve certaines affections ». Dès lors on doit reconsidérer les animaux, comme le précise Gilbert Simondon :

Dans cette même mesure, il est bien certain que les animaux sont considérés comme des êtres qui se trouvent dépositaires d’une force universelle et que par conséquent ils ne doivent pas être méprisés, ils ne doivent pas être considérés comme des êtres inférieurs, comme des caricatures de l’homme.

Accusé formellement d'athéisme et d'hérésie par l'Inquisition, Giordano Bruno fût brûlé en 1600 à l’issu de son procès mais sa pensée s’est répandue surtout dans l’Italie. Gilbert Simondon aborde alors la figure de Saint François d’Assise :

Pour saint François d’Assise, la réalité animale n’est pas du tout quelque chose de grossier et de sordide. Elle fait partie d’un ordre universel. Les animaux à leur manière reconnaissent la gloire du Créateur et l’harmonie de la Création et, en quelque manière ils adorent Dieu à leur façon.

Gilbert Simondon raconte que Saint François d’Assise rassemblait même autour de lui des animaux venus l’écouter. Le philosophe expose alors dans son cours, l’autre courant de pensée dont Montaigne (1533 – 1592) fût le transducteur par un glissement de sens aboutissant au dualisme traditionnel homme / animal, le concept dominant que son « successeur », le fondateur de la philosophie moderne imposera… 

En effet, selon Descartes, l’animal ne possède ni intelligence ni instinct. Il est une machine, un automate.

Le philosophe explique que Descartes (1596 – 1650) en arrive à cette  conclusion, qu’il érige en théorie, par une subtile substitution : loin d’être l’analogue de l’intelligence, l’instinct n’est plus conscient « mais compact, plus enveloppé » ;  en résumé ce psychisme animal est automatique. Et cet automatisme ne peut être issu d’un apprentissage  car si l’homme « a de l’esprit », l’animal n’a pas de conscience ni même une quelconque faculté d’acquisition rationnelle… Pour Descartes :

Quand une araignée construit sa toile, elle agit exactement comme une machine à tisser. Quand une taupe pousse sa taupinière, creuse sa galerie, elle agit comme une pelle à fouir, c’est à dire comme un outil qui a été fait de manière à soulever la terre de cette façon-là.

Gilbert Simondon rapporte ce que Descartes écrit dans son Discours de la méthode :

… bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent pas du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car à ce compte ils en auraient plus qu’aucun de nous, et feraient mieux en toute autre chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la nature qui agit en eux.

Gilbert Simondon évoque ensuite Bossuet (homme d'Église, évêque, prédicateur et écrivain) comme celui qui a cherché à « concilier Descartes et saint Thomas » puis achève cette dernière leçon par un long développement consacré à La Fontaine. Gilbert Simondon décrit La Fontaine comme le grand défenseur du règne animal en ce début du XVIIe siècle, le premier « qui l’a fait avec une tournure philosophique indéniable et avec des éléments pouvant être considérés comme le point de départ de l’étude éthologique, c’est à dire l’étude des mœurs, des conduites des animaux ». Le fabuliste est le précurseur d’un mouvement qui deviendra une science d’expérience à partir du XVIIe siècle. Et bien que ses fables lui ont offert la postérité et servent son point de vue - notamment les deux rats, le renard et l’œuf ou Les Souris et le Chat-huant qui est une attaque virulente de la doctrine cartésienne – c’est dans ses épîtres et ses discours, comme autant de brillantes démonstrations, que La Fontaine affirme que bien qu’il ne soit doté d’une conscience réflexive, comme le cogito, cela n’exclut aucunement que l’animal soit dépourvu d’intelligence, de raisonnement, de calcul et de prévision. Gilbert Simondon s’interroge en fin de leçon sur l’éventuelle possibilité chez La Fontaine d’avoir songé à des aspects culturels chez certaines sociétés animales comme par exemple chez les groupes de lions dans leurs méthodes de chasse.

Le philosophe Jean-Yves Chateau expose dans la préface du livre tout l’enjeu de « l’existence » d’une psychologie animale et remarque au passage que même si l’on s’accorde sur des différences entre la psychologie humaine et animale, l’emploi du terme « psychologie » appliqué à l’animal induit qu’il y ait quelque chose de commun entre eux et nous. De plus, comme le précise Jean Yves Château, la psychologie étudie « ce que l’on peut appeler l’esprit, l’âme ou la conscience… Mais y-a-t-il du sens à étudier cela chez l’animal ? C’est en tous cas ce que fait la psychologie animale. Ne devrait-elle pas plutôt étudier l’instinct ? ».

Jean-Yves Chateau porte également à notre attention la question du point de vue de Gilbert Simondon lui-même sur ces questions :

Simondon ne se préoccupe pas de montrer que les animaux pensent, cela n’aurait pas de sens dans le cadre de sa doctrine ; mais il montre que les moyens théoriques généraux dont on dispose… pour se représenter en générale ce que c’est que le psychisme et la pensée, ne permettent pas d’en exclure la possibilité chez un être, à partir du moment où il est vivant.

Outre ses nombreux cours et conférences, Gilbert Simondon est aussi un spécialiste de philosophie de la technique, de psychologie et d'épistémologie ainsi que de la théorie de l'information. Deux thèses l’ont fait connaitre, l’une intitulée : Du mode d'existence des objets techniques et une seconde sur L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information. Le philosophe Stéphanois s’est éteint le 7 février 1989 à Palaiseau, à l’âge de 75 ans.

Bibliographie