Diogène de Sinope était un mendiant barbu, vêtu d'un simple manteau crasseux, armé d'un bâton avec lequel il molestait ceux qui l'approchaient. Et pourtant, Alexandre le Grand aurait conversé avec ce philosophe qui vivait dans un tonneau. Entre légendes et vérités, découvrons le plus spectaculaire des cyniques.

Alexandre le Grand rencontre Diogène, gravure datant du XVIe siècle d'un livre Allemand d'histoire
Alexandre le Grand rencontre Diogène, gravure datant du XVIe siècle d'un livre Allemand d'histoire © Getty / Hulton Royals Collection

Diogène, né en 413 a.v J.C., est considéré comme le premier cynique. Les adeptes de ce courant philosophique se fondent sur un idéal commun : l’autarcie, qui trouve à s'exprimer en bousculant les normes du monde et en adoptant le plus souvent une vie marginale.

Jean-Manuel Roubineau, maître de conférence en histoire ancienne à l'université de Rennes 2, dans un livre intitulé Diogène, l'antisocial (PUF), s'est lancé dans l'audacieuse entreprise de démêler autant que de dépeindre le vrai du faux concernant Diogène.

Diogène, star des représentations 

Diogène est une star, avec plus de 700 textes anciens qui documentent ses paroles et ses actes (seul témoignage direct de sa pensée, La République de Platon fait encore l'objet de controverses) sans oublier des statues à sa mémoire : l'une à Corinthe érigée à sa mort avec, inscrits sur sa base, les vers d'un de ses disciples, Philiscos d'Egine, et une autre plus de 2000 ans plus tard sur son lieu de naissance.

Sa notoriété investit d'autres sphères au XXe siècle, en 1975 grâce à une gériatre américaine Allison N. Clark, un syndrome porte son nom. Un phénomène d'appropriation qui a inspiré également bon nombres d'artistes peintres du XIXe siècle ainsi que des caricaturiste comme Honoré Daumier qui lui a consacré une série de dessins.

Qu'il s'agissent de son apparence, de ses attitudes et de ses apophtegmes, toutes ces représentations concordantes ne font que contribuer à sa légende, qu'assurer une postérité pourtant déjà bien établie dans la mémoire collective alors que celles qui se contredisent, floutant davantage une image déjà bien trouble à son sujet, ne nous le rendent que plus fascinant.

Diogène, mendiant sale et barbu 

Force est de constater que les sources concernant sa vie de mendicité concordent. 

Dans son livre, Jean Manuel Roubineau, cite cet extrait de l'Histoire Variée d'Elien de Prénestre, une œuvre composé originellement de 14 livres écrite aux alentours de l'an 200 de notre ère :

Diogène de Sinope était solitaire et rejeté par tout le monde. Il ne recevait personne à cause de son dénuement et personne ne l'accueillait chez lui en hôte.

Ou plus haut dans le livre, la retranscription de cette épigramme d'Antiphile de Byzance, poète grec ayant vécu au Ie siècle a.p J.C., au sujet du philosophe :

La besace, un manteau de laine, une galette pétrie à l'eau, ce bâton appuyé devant les pieds, une coupe de terre cuite, ces modestes instruments suffisaient à la vie du sage chien.

Le cynisme en tant que courant philosophique rompt radicalement avec la représentation grecque qui procède à une distinction nette entre l'animal et l'humain. Diogène et le courant cynique s'appliquent à se rapprocher de la condition animale au point d'en faire même un exemple à suivre. Diogène lui-même, de son vivant, fut surnommé "le chien" et s'exprimait ainsi sur ce sobriquet :

Je suis en effet un chien, mais je fais partie des chiens de race, de ceux qui veillent sur leurs amis.

Diogène, comme un chien errant vivait de l'aumône de ses contemporains mais à l'inverse du quadrupède, cette mendicité était un choix assumé et conforme à ce que l'on sait de la vie des indigents à cette époque mais surtout en accord avec ses principes philosophiques. Diogène, en procédant à un habile renversement de représentation, n'estime aucunement faire la mendicité : il demande ce qui est légitime puisqu'en échange des biens qu'on lui donne, il offre à son tour ses conseils philosophiques.

Quant à son apparence réelle, elle se confond avec ses nombreuses représentations - par exemple celle de la statue érigée en 2006 à Sinope, sa ville de naissance, où il apparaît debout, une lampe à la main, un chien à son coté et vêtu d'un manteau découvrant ses épaules et ses genoux, arborant une longue barbe contrastant avec une calvitie prononcée… Une représentation que l'on retrouve également sur une monnaie de bronze frappé aux alentours de l'an 100 a.p J.C.

Bien que d'autres images nombreuses corroborent son apparence supposée, comme le souligne Jean Manuel Roubineau :

Elles ont en commun d'être tardives et stéréotypées… Ces images ne sont que de peu d'utilité pour connaître la physionomie réelle de Diogène, mais fournissent des informations sur la manière dont les anciens se plaisaient à imaginer le philosophe. 

Ces représentations similaires ont la vie dure et, sans être dénuées d'intérêt, entretiennent une image cohérente du philosophe qui concoure à une appropriation mémorielle comme par exemple celle concernant son habitation.

Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860 (RKDimages, Œuvre numéro 2960)
Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860 (RKDimages, Œuvre numéro 2960)

Le tonneau de Diogène

Diogène vivant dans un tonneau est peut être la représentation la plus tenace et la plus reproduite. Cette image est partout, de la statuaire aux œuvres picturales comme le tableau peint par Jean Léon Gérôme, datant de 1860, qui le représente accroupi dans un tonneau avec trois chiens à ses cotés puis sur une planche d'images enfantines de 1886 intitulée " Le tonneau de Diogène".

Seulement il y a un hic et pas des moindres ! Les tonneaux n'existaient pas à l'époque du philosophe.

Les plus anciens débris de barriques, retrouvés dans de la terre humide, datent premier siècle av J.C. et malgré quelques traces iconographiques anciennes, les mentions de "tonneaux" les plus avérées figurent dans La Guerre des Gaules et La Guerre civile de Jules César. 

L'explication la plus plausible est à chercher dans les traductions. Comme l'indique Jean Manuel Roubineau, dans la traduction française de référence que l'on doit à un autre Diogène - Diogène Laërce rapporta les propos du philosophe car aucun de ses écrits ne nous est directement parvenu – le terme pithos est traduit par tonneau, alors que la retranscription exacte est jarre

Et en effet, Diogène Laërce décrit ainsi le cadre de vie du philosophe :

Alors qu'il avait demandé par lettre à quelqu'un de lui prévoir une petite maison et que la personne tardait, il élut domicile dans la jarre qui se trouvait au Métrôon.

Il semblerait, pour être exact, qu'il s'agissait d'une jarre à grains en bordure de l'agora ce que semble attester d'autres récits comme cette anecdote qui raconte que lorsqu'un jour un enfant brisa la jarre de Diogène, les athéniens lui en auraient fourni une nouvelle.

Mais, l'image de Diogène dans son tonneau, comme beaucoup d'autres représentations rattachées au philosophe, a la vie dure et marque les esprits notamment comme celle qui figure la rencontre du cynique avec Alexandre le Grand.

Alexandre le Grand rencontre Diogène

Lorsque Diogène délaissait sa "résidence" athénienne, il  rejoignait Corinthe, importante cité marchande contrôlant l'isthme reliant le Péloponnèse au reste de la Grèce. Nous devons à cette grande cité, qui rivalisait de par son importance avec Athènes, d'être le théâtre de l'un des épisodes les plus documenté de la vie du philosophe.

En 336 av J.C., après quelques mois passés vers le Danube, le tout jeune roi de Macédoine se rend à Corinthe où il rencontre Diogène. Cet épisode de la vie de Diogène face à Alexandre le Grand est raconté dans de nombreux textes, notamment dans La Vie d'Alexandre de Plutarque, dans Les Tusculanes de Cicéron et bien sûr par Diogène Laërce, le doxographe principal de Diogène, dans Les Vies des philosophes

Le fameux échange entre Alexandre et le philosophe est entré dans l'histoire. Le grand roi s'adressant à Diogène lui dit :

- Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai.

Et Diogène répondit :

- Ôte-toi de mon soleil. 

Alexandre et Diogène, bas relief sur le Palais Longchamp à Marseille
Alexandre et Diogène, bas relief sur le Palais Longchamp à Marseille © Getty / Godong

Cependant la description la plus documentée de cette rencontre, nous la devons à Dion Chrysostome, rhéteur grec, dans le IVe discours Sur la royauté rédigé aux alentour du premier siècle ap J.C et traduit ici par Léonce Paquet, extrait de l'ouvrage, Cyniques grecs sorti en livre de poche en 2002.

"Il advint que Diogène se trouvait seul, ce jour-là, au Cranéion : il n'entretenait en effet autour de lui ni disciples ni ces foules nombreuses que l'on voit autour des sophistes, des joueurs de flûte et des maîtres de chœurs. Alexandre s'approcha donc de Diogène encore assis et il le salua. L'autre leva sur lui un regard terrible, comme un lion, et lui ordonna de se déplacer un peu de côté, car il était en train de se chauffer au soleil. 

Alexandre fut aussitôt charmé de l'assurance tranquille du bonhomme qui n'était pas ébranlé par sa présence. 

Il est en effet comme naturel aux gens braves d'aimer les braves, tandis que les lâches les regardent par en dessous et les haïssent comme des ennemis, mais ils vont vers les coquins et ils les aiment. En conséquence, la vérité et la franchise comptent pour les premiers comme les plus agréables des biens, tandis que les autres estiment au contraire la flatterie et le mensonge. Et ces derniers écoutent volontiers ceux qui leur parlent pour plaire, tandis que les premiers n'écoutent que les gens qui ont souci de la vérité."

Si la rencontre des deux hommes eut bien lieu, en revanche, la troublante coïncidence du jour exact de leur mort tient davantage du goût des Anciens pour les synchronies que d'une certitude historique. Il semblerait que la probabilité que les deux hommes soient morts le même jour soit faible d'autant plus que si les circonstances du décès d'Alexandre sont parfaitement établies, le 13 juin 323 avant notre ère à Pella, il en est tout autrement pour Diogène. 

En effet, la date comme le lieu et les circonstances mêmes de sa disparition font débat : l'une avance qu'il serait mort des suites de l'ingestion d'un poulpe cru, une autre qu'il se serait volontairement asphyxié sous son manteau, une autre encore affirme qu'il serait décédé des suites d'une morsure de chien. Hypothèse que Diogène Laërce rapporte dans cette épigramme :

"- Allons ! Dis-moi Diogène, quel destin t'a emporté dans l'Hadès ?            
- Ce qui m'a emporté, c'est la sauvage morsure d'un chien."

D'autres rapportent qu'il serait mort d'une fièvre à l'âge de 86 ans.

Celui que Platon qualifiait de "Socrate fou", qui se masturbait en public, qui connu l'esclavage et l'affranchissement, celui-là même qui parcourant les rues, une lanterne allumée en plein jour apostrophait les passants d'un "Je cherche un vrai homme", ce philosophe dont la postérité relève autant de ses représentations multiples et contraires que de ses paroles rapportées, entretenant ainsi une légende qui n'est pas prête de s'éteindre, Diogène, pour qui "l'espérance est la dernière chose qui meurt dans l'homme" nous fascinera bien longtemps encore, tout en nous instruisant sur notre société moderne.

Bibliographie

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