Offrir un pot de départ ou accepter des cadeaux, n’est-ce pas rendre la pareille ? Dans son « Essai sur le don » paru en 1923, Marcel Mauss, le père de l’anthropologie, examine les processus et formes de « dons » dans les sociétés anciennes et modernes.

Portrait de Marcel Mauss (1872-1950)
Portrait de Marcel Mauss (1872-1950) © Getty / Heritage Images

Refuser de donner, négliger d'inviter, comme refuser de prendre, équivaut à déclarer la guerre ; c'est refuser l'alliance et la communion. 

Publié en 1923 -1924, Essai sur le don est un texte à la fois scientifique, philosophique et politique car son auteur Marcel Mauss, agrégé de philosophie et considéré comme l’un des pères de l’anthropologie moderne, sera toute sa vie l’un des leaders du socialisme et du mouvement coopératif. D’abord publié en « pages désordonnées » dans la revue L’Année sociologique fondé par Emile Durkheim, ce texte,  Essai sur le don , qualifié de « révolutionnaire » par Claude Lévi-Strauss, « allait devenir l’un des plus importants des sciences sociales » selon le sociologue Alain Caillé qui a participé à la redécouverte de Marcel Mauss.  

Essai sur le don (et contre-don)

Dans cet essai, Marcel Mauss s’intéresse à ce qu’il nomme « les formes archaïques du contrat » en examinant les procédés et coutumes du don dans « des aires déterminées » : la Polynésie, la Mélanésie et le Nord-Ouest américain. L’anthologue tire rapidement quelques conclusions : d’une part ce don n’est pas « une Économie naturelle » et demeure la pratique non d’individus mais davantage de collectivités qui s’obligent mutuellement. D’autre part Marcel Mauss met alors en évidence que sous couvert de pratiques de générosité, de gratuité et de liberté, le « don » induit un « contre-don ». 

En clair dans la grande majorité des sociétés, y compris la nôtre, il existe un cadre très strict de règles et codes sociaux qui obligent à donner, à recevoir et à rendre

Cet ensemble de convention qu’il nomme « prestation totale » concoure à la cohésion sociale : « La prestation totale n’emporte pas seulement l’obligation de rendre les cadeaux reçus ; mais elle en suppose deux autres aussi importantes : obligation d’en faire, d’une part, obligation d’en recevoir, de l’autre. »

Le don est à la fois ce qu'il faut faire, ce qu'il faut recevoir et ce qui est cependant dangereux à prendre.

Dans sa conclusion l’anthropologue transpose ses observations à notre société occidentale moderne ce qui provoque encore aujourd’hui de vifs débats dans les cercles intellectuels. Le philosophe français Jean Joseph Goux affirme que : « Mauss veut étendre ses observations à notre propre société, comme s’il s’agissait d’un phénomène unique, ou du moins du même ordre. Mauss est aveuglé par sa découverte ».

Le terme même de « don » ne fait pas l’unanimité puisque dans notre société, le don est défini comme gratuit ce que confirme la définition du dictionnaire Le Robert : « Ce qu’on abandonne à quelqu’un sans rien recevoir de lui en retour ».

Cependant nombreux sont ceux qui reconnaissent le caractère précurseur de l’étude de Marcel Mauss ainsi que son aptitude à faire évoluer sa pensée au fil des pages afin de différencier le don archaïque et le don moderne.

Marcel Mauss attire notre attention sur un aspect concernant les propriétés et le « don » d’objets : « Les choses vendues ont encore une âme, elles sont encore suivies par leur ancien propriétaire ». Ainsi les Maoris croient dans le « hau » c’est à dire l'« esprit des choses », l’inanimé est habité de « mana » (force magique, religieuse et spirituelle). Marcel Mauss raconte également les usages encore en cours dans certaines campagnes françaises où lors de « transactions », il est courant de « frapper la chose vendue » comme pour « la détacher du vendeur ». 

Le don dans notre société moderne

Examinant notre société « moderne », Marcel Mauss se félicite qu’« heureusement, tout n’est pas encore classé exclusivement en termes d’achat et de vente ». Ainsi les choses ont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeur vénale et ces pratiques hors morale marchande s’expriment à certaines époques de l’année ou à certaines occasions. Cependant ces « dons » répondent aux mêmes exigences, aux mêmes trois temps du don : donner, recevoir et rendre... Songez aux fêtes de noël et aux traditionnels échanges de cadeaux qu’accompagnent immanquablement les « ce n’est rien » suivi d’un « il ne fallait pas.. » sans oublier le « merci », le fameux « mot magique » que l‘on inculque aux enfants dès le plus jeune âge. 

Il y a donc là une triple obligation qui crée d’une part un état de dépendance et d’autre part autorise la recréation permanente du lien social. Dès lors, lorsque l’un manque, les conséquences peuvent être lourdes comme pour « le don non rendu (qui) rend encore inférieur celui qui l’a accepté, sans esprit de retour » comme le souligne Marcel Mauss :

La charité est encore blessante pour celui qui l'accepte, et tout l’effort de notre morale tend à supprimer le patronage inconscient et injurieux du riche « aumônier ». 

Comme le philosophe le précise, outre les cadeaux et l’argent, le don peut être immatériel et exige également son dû en retour. Prenons comme exemple l’invitation : « l’invitation doit être faite et elle doit être acceptée » ; il est ainsi dans notre vie sociale nous ne pouvons « rester en reste ». Dès lors il est mal vu lors de cérémonie de s’abstenir ce qui est présage et preuve d’envie ou de sort.

L'invitation doit être rendue, tout comme la politesse.

Plus loin dans sa conclusion, Marcel Mauss donne deux exemples significatifs de ce contre-don, l’un juridique et l’autre social qu’il illustre ainsi : le premier concerne la propriété artistique, littéraire et scientifique :

La loi française de septembre 1923 donne à l'artiste et à ses ayants droit un droit de suite, sur les plus-values dans les ventes successives de ses œuvres.

L’anthropologue nous fait remarquer que cette loi est tardive car reconnaitre la propriété artistique, littéraire ou scientifique des œuvres, créations et découvertes n’est pas de l’intérêt général. En effet « tout le monde désire qu’elles tombent au plus vite dans le domaine public ou dans la circulation générale des richesses » car elles sont considérées « comme le produit de l’esprit collectif aussi bien que de l’esprit individuel ». Dans ce domaine le système juridique a imposé un « contre-don » durable à celui qui a fait œuvre pour la collectivité. Un aspect que l’on retrouve en second lieu dans le social :

Le travailleur a donné sa vie et son labeur à la Collectivité d'une part, à ses patrons d'autre part... l'État lui-même, représentant la Communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concours à lui, une certaine sécurité dans la vie, contre le chômage, contre la maladie, contre la vieillesse, la mort.

Marcel Mauss nous explique que la législation d’assurance sociale s’est inspirée de ce principe tout comme les différentes caisses d’assistance familiale développées par les industriels français, allemands et belges sous l’impulsion d’économistes et des capitaines d’industrie.

Si le philosophe fût aussi un brillant anthropologue et « ethnologue sinon en chambre, du moins en musée » comme il aimait à se définir car n’ayant jamais fait de terrain ; il n’en fût pas  moins un scientifique très impliqué politiquement. Militant sur le terrain, d’abord dans un groupe de jeunes collectivistes, il adhère ensuite au Groupe d’Unité Socialiste et s’engage dans le mouvement coopératif tout à contre-courant des mouvements ouvriers, marxistes de son époque.

Le système que nous proposons d'appeler le système des prestations totales... constitue le plus ancien système d'économie et de droit que nous puissions constater et concevoir. Il forme le fond sur lequel s'est détachée la morale du don-échange. Or, il est exactement, toute proportion gardée, du même type que celui vers lequel nous voudrions voir nos sociétés se diriger.

Marcel Mauss s’investit personnellement dans la formation et l’information des ouvriers, participe à la création du journal L’Humanité en 1904 aux côtés de Jean Jaurès. On lui doit autant d’articles et d’ouvrages scientifiques que d’écrits politiques principalement entre 1920 et 1925.

Reçu à l’agrégation de philosophie, Marcel Mauss enseigna la discipline en 1895 notamment à l’École pratique des hautes études où il occupe la chaire d’histoire des religions des peuples non civilisés, intitulé qu’il remit lui-même en cause, avant le prestigieux Collège de France. Il forma la première  génération d’anthropologue français et publia pléthores d’ouvrages et d’articles qui font aujourd’hui référence. Marcel Mauss demeure une grande figure intellectuelle française comme l’un des fondateurs de la sociologie Emile Durkheim ou de l’ethnologie avec Claude Lévi-Strauss. 

Sa carrière fût interrompue pendant la Seconde Guerre mondiale. D’origine juive, Marcel Mauss fût victime des lois antisémites alors promulguées par le gouvernement de Vichy et sa santé déclina rapidement après la Libération. Il meurt le 10 février 1950 à l’âge de 77 ans à Paris. 

Bibliographie