Face à la grave situation économique aux Etats-Unis, le président Thompson s'apprête à prendre la parole à la radio mais les ondes sont piratées : John Galt, le "héros" du roman "La Grève", sorti en 1957, prête sa voix à la philosophe Ayn Rand afin d’exposer sa philosophie du libéralisme.

Ayn Rand le 20 octobre 1947
Ayn Rand le 20 octobre 1947 © Getty

Il est 20h, le président Thompson va prendre la parole, quand soudain …

"Mesdames et messieurs…" A la radio, une voix s’est emparée du micro, une voix claire, posée, implacable ; une voix d’un autre temps.

Mr. Thompson ne s’adressera pas à vous ce soir. Pour lui c’est terminé. C’est mon tour maintenant. Vous étiez sur le point d’écouter un discours sur la crise mondiale. Eh bien, vous allez l’entendre. 

Ce pirate des ondes qui prend la parole comme un révolutionnaire s’empare d’un fusil se nomme John Galt mais "Qui est John Galt ?". C'est la première phrase du roman La Grève :

Cela fait douze ans que vous vous demandez qui est John Galt. Eh bien, je suis John Galt, c’est moi qui vous parle. Celui qui aime la vie, qui n’a renoncé ni à l’amour de la vie ni à ses valeurs… Vous voulez savoir pourquoi vous êtes en train de dépérir, vous qui avez si peur ? Je vais vous le révéler.

Dans ce discours radiophonique - d'une soixantaine de pages dans le roman - qu'elle a imaginé, la philosophe Ayn Rand s’exprime par la voix de son héros pour exposer et développer sa philosophie objectiviste, philosophie qu’elle résume ainsi dans son livre :

Ma philosophie, par essence, est le concept de l'homme en tant qu'être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l'accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu.

La Grève, roman fleuve de plus de 1200 pages, dont le titre en anglais est "Atlas Shrugged" (littéralement : "Atlas haussa les épaules"), est un éloge de la valeur morale de l’argent et de la réussite personnelle.

Pour Ayn Rand, ceux qui réussissent, qui comme Atlas porte le monde, sont l’objet de toutes les dénonciations, calomnies et jalousies. Ainsi John Galt, inventeur de génie d’un moteur révolutionnaire, héros charismatique est bien décidé à ébranler ce monde et à le secouer en provoquant une grève des plus singulière.

John Galt, quel héros ?

"Commencez-vous à comprendre qui est John Galt ? Je suis l’homme qui a gagné ce pour quoi vous ne vous êtes pas battus, ce à quoi vous avez renoncé, ce que vous avez trahi et dénaturé, quoique vous n’ayez pas réussi à la détruire complètement et que vous le dissimulez à présent, tel un secret honteux, quoique vous passiez votre vie à vous excuser auprès de tous les professionnels du cannibalisme que vous rencontrez, de crainte qu’on ne découvre qu’au fond, vous mourrez d’envie de dire ce que je dis maintenant à la face du monde entier : que je suis fier de ma propre valeur, que je suis fier d’avoir envie de vivre."

Cette figure du héros, dont la plus grande force et fierté est de détenir la vérité, occupe une place centrale dans le roman et incarne à merveille un modèle que tous les hommes, doués des capacités et valeurs prônées par la philosophe, devraient suivre. Ainsi, à la toute fin de son discours radiodiffusé, John Galt lance un appel : 

Mes dernières paroles s’adressent aux héros peut-être encore cachés, pas à ceux qui fuient la réalité, mais à ceux que leur vertu et leur courage retiennent encore prisonniers.

Et plus loin …

Ne laissez pas disparaître le héros qui est en vous, par frustration de n’avoir jamais pu vivre la vie que vous méritiez.

Singulier héros qui, avec d’autres (pour la plupart : des entrepreneurs et des penseurs), vit dans une vallée rocheuse du Colorado où s’est établie une communauté, une sorte d’utopie libérale ouverte à tous ou presque …

Nous ouvrirons les portes de notre cité à tous ceux qui méritent d’entrer, une cité d’industrie, de pipelines, de vergers, de marchés et de demeures inviolables. Nous servirons de point de rassemblement pour les avant-postes que vous avez secrètement bâtis. Arborant le signe du dollar comme symbole – symbole du libre-échange et de la liberté de pensée.

Le dollar, symbole de ralliement et de réussite qu’Ayn Rand elle–même arborait fièrement en broche lors de ses nombreux passages télévisés ou de ses interventions sur les campus.

Pour les adeptes du libéralisme, pensée et action sont indissociables : ainsi John Galt a donc lancé une grève inversée, non instaurée par les ouvriers mais par ces "victimes" que ce sont les hommes d'esprit, les grands chefs d'entreprise, en somme les entrepreneurs et créateurs de richesse c’est-à-dire tous ceux qui soutiennent le monde et ont choisi de s'en retirer afin de protester contre une démocratie sociale interventionniste et un climat idéologique prônant l’altruisme au détriment de l’initiative individuelle.

Le mot d’ordre : la grève

Nous sommes en grève contre une société qui nous immole à l’intérêt général. En grève contre une société pour laquelle il n’est nul besoin de mériter une récompense pour l’obtenir, pas plus qu’il n’est besoin d’en accorder à ceux qui le méritent. En grève contre une société qui condamne la quête du bonheur individuel. Nous sommes en grève contre la doctrine selon laquelle la culpabilité est consubstantielle à la vie.

Galt précise alors que cette grève prive la société de …

Ces hommes que vous haïssiez mais que vous aviez tellement peur de perdre… Vous avez voulu trainer les hommes qui incarnaient la justice, l’indépendance, la raison, la fortune, l’estime de soi, sur les autels du sacrifice que vous avez érigés.

Et plus loin, l’objectif est aussi clairement énoncé que le sont les reproches à l'encontre d’une société ingrate envers ses forces vives …

… notre grève est différente de toutes celles qui ont été menées au cours des siècles. Nous n’avons pas l’intention de formuler nos revendications, mais de les satisfaire. Votre code moral nous désigne comme nuisibles ? Nous ne vous nuirons pas plus longtemps. 

"Vos économistes nous disent inutiles ? Nous ne vous exploiterons pas davantage. Vos politiques nous prétendent dangereux, bons à enfermer ? Nous ne vous menacerons plus sans nous laisser pour autant enchaîner. D’après vos philosophes, nous ne serions qu’illusion ? Nous ne vous aveuglerons plus et vous laisserons libres de regarder la réalité en face : la réalité que vous vouliez, le monde tel que vous l’avez devant vous aujourd’hui : un monde privé de raison."

Par ce discours, John Galt expose les trois valeurs essentielles à la vie : l’intentionnalité, l’estime de soi et la raison.

L’estime de soi, en tant que certitude que l’esprit est capable de penser et ainsi digne d’être heureux, l’intentionnalité en tant que choix du bonheur rendu accessible par cet outil de connaissance qu’est la raison ; car l’être humain est un assemblage de deux attributs, matière et conscience, et qu’il ne peut souffrir de séparation entre corps et esprit et donc logiquement entre les actes et la pensée, entre sa vie et ses convictions.

Le "corps" étatique comme le "corps" individuel doit s’animer de manière identique. John Galt affirme :

Que le corps est une machine, que l’esprit en est le pilote, et qu’ils doivent aller ensemble aussi loin que possible avec la réussite pour objectif.

La réussite : un mot qui résonne comme un leitmotiv, comme le slogan de l’American Way Of Life !

Ce mode de vie américain, comme une éthique nationale ou patriotique, qui semble à prime abord adhérer aux principes élaborés dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis que sont : la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Ces objectifs, conjugués et érigés en un idéal à atteindre, sont le but ultime, l’accomplissement autant que les conditions sine qua non d’une ambition légitime, seulement ils exigent des sacrifices et des sacrifiés.

Sacrifice paradoxal et égoïsme rationnel

Ayn Rand, que l’on surnommait "la Jeanne d'Arc de la liberté d'entreprise", compte bien délivrer l’Amérique des années 1950 de cet altruisme érigé en vertu.

Cet idéal de réussite, expression des qualités fondamentales dont tout individu se doit d’être pourvu pour appartenir au cercle et que prône ouvertement le roman, exige une droiture de penser et d’agir doublée d'une détermination sans faille comme l’explique John Galt à la nation :

Si vous voulez sauver ce qui reste en vous de dignité, renoncez au terme de "sacrifice" pour désigner vos actions les plus nobles… un homme qui meurt pour sa liberté ne fait aucun sacrifice : il n’est juste pas disposé à vivre en esclave. Ce ne serait un sacrifice que pour celui qui n’y verrait pas d’inconvénient. Un homme qui refuse de trahir ses convictions ne fait aucun sacrifice, sauf s’il n’en a pas… 

Puis plus loin : "Ceux qui prêchent la foi dans le sacrifice vous demandent de renoncer à votre esprit. Quelles que soient leur étiquette ou leur motivation, qu’ils vous promettent une vie meilleure au paradis ou un estomac bien rempli sur cette terre. Ceux qui commencent par dire : "satisfaire vos propres désirs est égoïste, vous devez les sacrifier aux désirs des autres" finissent immanquablement par dire : "être fidèle à vos convictions est égoïste, vous devez les sacrifier aux convictions des autres."

Ayn Rand, par la voix de John Galt, dénonce cette société altruiste dans laquelle l'église dicte sa conduite aux individus comme l'État qui, par sa politique, sape l’initiative individuelle…

Il est vrai qu’il n’y a pas plus égoïste que l’esprit indépendant, celui qui n’admet aucune autorité au-dessus de la sienne, aucune valeur supérieure à ce qu’il juge être la vérité… On vous presse de sacrifier votre intégrité intellectuelle, votre logique, votre raison, votre attachement à la vérité, pour vous contenter d’un idéal au rabais offrant tout le bien possible au plus grand nombre.

Le leader est un homme de raison qui, s’investissant dans ses actions, est immanquablement et injustement sacrifié sur l’autel de la société solidaire. John Galt, self made man, précise : "Maintenant que vous savez la vérité, cessez de soutenir ceux qui vous détruisent. Ne demandez pas l’aumône à ceux qui vous ont volé, ni subventions, ni prêts, ni emplois… Au nom de ce qu’il y a  de meilleur en vous, ne sacrifiez pas ce monde à ceux qui en sont la lie… Ne laissez pas votre vision de l’homme se corrompre au contact de la laideur, de la lâcheté, de la stupidité de ceux qui n’ont jamais mérité le nom d’homme

La philosophe fait ainsi prêter serment à Galt : 

Je jure sur ma vie et l’amour que j’ai pour elle, de ne jamais vivre pour les autres, ni demander aux autres de vivre pour moi.

Ayn Rand

Déjà dès son premier roman sorti en 1934 qui s’intitulait Nous, les vivants, Ayn Rand fait dire à son personnage principal : "Tout homme digne de ce nom ne vit que pour lui-même" et possède une haute conscience de sa valeur.

Et cet idéal de bonheur trouve comme ennemis tout désignés à son accomplissement : l’État, l’église… etc.

Ayn Rand, de son vrai nom Alisa Zinovievna Rosenbaum, est née le 2 février 1905 à Saint Pétersbourg. La ville subit en 1917 la prise du pouvoir des bolcheviques, contraignant toute la famille à s’exiler en Crimée avant une nouvelle expatriation en 1926 aux Etats-Unis. Elle y change de nom et bénéficie, après des études de cinéma, de la protection du producteur Cecil B. DeMille. Animée d’une profonde aversion pour le communisme, elle commence à écrire notamment des scénarios puis une pièce de théâtre et des romans où s’affirme sa pensée du libéralisme qu’elle élève au rang d’une philosophie de l’action

Après Nous, les vivants, Ayn Rand connait un véritable succès en 1943 avec La Source vive puis plus tard en 1964 en publiant La Vertu d’égoïsme. Elle y déploie encore davantage sa pensée en désignant l’ennemi de l’homme : l’altruisme (pris dans sa plus originelle définition c’est-à-dire : celui qui vit pour autrui, condamnant ainsi les hommes au mysticisme et à l’irrationnel). Plus que de dénoncer l’altruisme, Ayn Rand prône davantage un vivre-ensemble individualiste.

Alors cheffe de file de ce courant philosophique objectiviste, Ayn Rand multiplie les interviews et les interventions et assiste à une récupération de sa pensée dès les années 1970 par les libertariens dont elle juge les idées fantasmagoriques.

Ayn Rand s’éteint à l’âge de 88 ans, le 6 mars 1982.

Déjà dans les années 1990, selon une étude menée par la bibliothèque du Congrès américain et du "Book of the Month Club", ce roman était aux États-Unis le livre le plus influent pour les personnes sondées, après la Bible ; et les récentes crises qu’a connues le pays n’a fait qu’en accroitre la notoriété. En 2008, au plus fort de la crise des subprimes, Ayn Rand est devenue l’égérie du Tea Party et La Grève a connu un rebond éditorial, un succès phénoménal avec plus de 20 millions d’exemplaires vendus. 

Bibliographie

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.