En cette période singulière de confinement, que diriez-vous d'une balade philosophique ? Ces maîtres à penser nous offrent quelques clefs pour appréhender autrement ce temps infini qui s'offre à nous. Aujourd'hui, la tentation du désespoir avec le philosophe danois Sören Kiekegaard.

 Portrait de Sören Kierkegaard de 1840, Carte postale, héliogravure colorée à la main
Portrait de Sören Kierkegaard de 1840, Carte postale, héliogravure colorée à la main © Bibliothèque royale, Danemark

Faut-il désespérer en cette période tout à la fois tragique et singulière que nous impose le confinement face à cet "ennemi" invisible ? 

Le philosophe danois, Sören Kierkegaard est un pro de l'angoisse et du désespoir… Examinons par son Traité du Désespoir, ouvrage écrit en 1849, ce que ce penseur religieux et précurseur de l'existentialisme peut nous apprendre sur cet état.

Kierkegaard, entre malédiction et renoncement

Sören Kierkegaard est né le 5 mai 1813 dans un petit village de l'Ouest du Jutland au Danemark. Malgré une famille et une éducation religieuse des plus rigoureuses, le père de Sören est persuadé qu'une malédiction frappe sa famille et le petit dernier n'échappe pas à cette conviction. Ce qu'à l'âge de 18 ans, Kierkegaard appellera "le tremblement" car il assiste dès l'âge de 6 ans à la disparition de ses frères et sœurs. Plus tard, le jeune Kierkegaard fuit le foyer et se perd dans une vie de débauché. Endetté, il rejoint le giron familial début août 1838 juste avant que ne décède son père alors âgé de 56 ans . 

Autre événement fondateur dans la pensée de Kierkegaard, sa rupture juste avant le mariage avec une belle jeune fille de 17 ans nommée Regine Olsen. Ce geste fait scandale dans cette aristocratie danoise, dont Kierkegaard fait partie et le jeune homme s'enfuit à Berlin. Mortifié par cette rupture, Kierkegaard en conclut qu'un "pacte de larmes" le lie avec Dieu. 

Il va suivre des cours et s'enthousiasme "des Lumières allemandes" avant de s'en détourner pour adopter le nouveau courant romantique. Ses positions face au religieux évoluent et Kierkegaard met en lumière l'impuissance fondamentale de la raison à élucider le mystère qui lie un individu à la révélation divine. Aucune explication objective ne peut s'aventurer, sans se compromettre, dans l'intimité d'une conscience.

Kierkegaard, un angoissé ?

Sören Kierkegaard est "le père" du concept d'angoisse en philosophie. 

Face à l'inaccessible vérité absolue, l'homme ne peut qu'angoisser. L'homme pour le philosophe n'a aucune garantie que ses choix sont les bons et cette condamnation à choisir est source d'angoisse. Une angoisse à laquelle la foi est le seul recours. 

Cette réflexion est centrale chez Kiekegaard car, comme il l'explique dans son livre paru en 1844, intitulé Dans Le Concept de l’angoisse, l’angoisse, contrairement à la peur, n’a pas d’objet déterminé. L’angoisse trouve son origine dans la nécessité qui s'impose à l'homme d'avoir à choisir entre une multitude de possibilités.

Le "Traité du désespoir" 

Kierkegaard développe dans Le Traité du désespoir sa théorie sur l'origine du désespoir, un état consubstantiel et inévitable aux hommes. Il explique simplement que l'homme est composés de trois parties : le fini, l'infini, et la relation entre les deux qui crée une synthèse. 

Le fini (ou, devrait-on plus précisément écrire : les finis) sont : 

  • Les sens
  • Le corps 
  • La connaissance 

Quant aux infinis, ils sont constitués de  :

  • nos paradoxes 
  • nos aptitudes à la croyance

Cette relation se maintient dans une tension permanente et consciente de son existence, elle constitue en quelque sorte l'individu. Mais lorsque celui-ci côtoie des états "limites" de perdition, d'exubérance ou d'insensibilité, survint un état qui plonge l'individu dans le désespoir.

Le désespoir est la maladie, non le remède.

Soyez vous-même ! Soyez libre ! 

Kierkegaard, bien avant ces litanies dont nous bassinent les manuels de développement personnel et de coaching, s'interrogeait déjà sur le rapport qu'entretient l'individu avec lui-même face à ces injonctions. Il en conclue que l'homme ne peut faire face car il est incapable d'un tel engagement, il ne peut alors que désespérer de lui-même. 

De plus, face à notre condition et piégé par celle-ci, seule la foi en Dieu peut nous sauver du désespoir. Et quand bien même, l'homme adhère à cette foi salvatrice, l'acte de foi ne nous contente jamais "intellectuellement" et ne nous délivre d'aucune certitude. 

Pour Kierkegaard, l'homme est toujours contraint à adopter un choix, de faire preuve de courage afin de "vouloir choisir". Pour le philosophe, pas de demi-mesure, ce choix de la décision est radical.

Sören Kierkegaard fut un auteur prolifique avec plus de 30 ouvrages de son vivant.

Bibliographie sélective

  • Ou bien…ou bien, Sören Kierkegaard, collection Tel Gallimard, 1984
  • Crainte et tremblement, Sören Kierkegaard, Rivages, 2000, traduction de Charles Le Blanc.
  • Traité du désespoir, Sören Kierkegaard, Gallimard, « Folio Essais », 1988
  • Correspondance, Paris, Éditions des Syrtes, 2003.

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