Marié à 15 ans et amant de Madame de Longueville, courtisan à la Cour et frondeur contre le jeune Louis XIV, officier des campagnes militaires et philosophe des salons littéraires, François de La Rochefoucauld instruit son siècle, et un peu le nôtre, dans ses célèbres « Maximes » .

Portrait de François de La Rochefoucauld
Portrait de François de La Rochefoucauld

Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés.

Cette épigraphe aux Maximes de François de la Rochefoucauld dépeint-elle par sa philosophie, sa vie et la société du XVIIe siècle comme un troublant écho à la nôtre ?

Les Maximes 

Les maximes de François de La Rochefoucauld prennent naissance dans les salons littéraires que fréquentent la marquise de Sablé et l'académicien janséniste, Jacques Esprit. Tous deux, adeptes de cette figure de style, échangent avec La Rochefoucauld des maximes et les améliorent afin de peaufiner leur style propre. Ainsi, La Rochefoucauld commence à voir circuler, en dehors de cercles privilégiés, ses propres écrits. En 1664, une édition "pirate" de ses Maximes fut même imprimée.

Les Réflexions ou Sentences et Maximes morales, le plus souvent baptisées simplement Maximes, sont un ouvrage dont la première parution en France date de 1665. De son vivant, La Rochefoucauld publia cinq éditions originales, agrémentées de nouvelles réflexions, tout en réussissant la prouesse stylistique à davantage de concision. La dernière version date de 1678 et propose 504 maximes aux lecteurs.

La lecture des Maximes est un ravissement de par son style aphoristique percutant, emprunt d'une acuité que renforce une ironie mordante qui fait mouche.

La Rochefoucauld VI 

Pourquoi VI ? Tout simplement parce que François de La Rochefoucauld appartient à l'une des plus illustres lignées de la noblesse française : si tonton est comte, papa, lui, est gouverneur du Poitou. Né Prince de Marcillac le 15 septembre 1613, François VI reçoit l'une des meilleures éducations bourgeoises. À ce propos, il écrit dans son ouvrage :

L’éducation que l’on donne d’ordinaire aux jeunes gens est un second amour-propre qu’on leur inspire - maxime 261

Puis plus loin :

L’air bourgeois se perd quelquefois à l’armée ; mais il ne se perd jamais à la Cour - maxime 393

En effet, cette noble lignée lui permet, dès l'âge de 16 ans, de succéder comme "mestre de camp" du régiment d’Estissac, à son oncle Benjamin de La Rochefoucauld, comte d'Estissac. En 1628, La Rochefoucauld, qui n'a que 15 ans, épouse sa cousine, Andrée de Vivonne, riche héritière de la baronnie de la Châtaigneraie, dont il aura sept enfants. Doit-on voir dans ce rapprochement un mariage de raison ? 

Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux - maxime 113

En 1637, il se rapproche de Mademoiselle de Chevreuse, Marie de Rohan, puis d'Anne d’Autriche dont il devient le confident et le favori.

La haine pour les favoris n’est autre chose que l’amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s’adoucit par le mépris que l’on témoigne de ceux qui la possèdent ; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde - maxime 55

ll fut aussi proche à bien des égards d'autres grandes dames de sa condition : Mademoiselle de Scudéry, Madame de Sablé et Mademoiselle de Montpensier. 

L’honnêteté des femmes est souvent l’amour de leur réputation et de leur repos - maxime 205

La Rochefoucauld aime les femmes, qu'il juge ainsi : 

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu’elles ajoutent à leur beauté - maxime 204

La Rochefoucauld… un brin misogyne ? Je vous laisse seul juge ! 

La Rochefoucauld, homme des actions 

Aussi précoce dans le mariage que dans les intrigues, La Rochefoucauld se mêle aux complots de Gaston de France et de la duchesse de Chevreuse, contre le cardinal de Richelieu. Il est arrêté et embastillé avant de choisir l'exil sur ses terres. La Rochefoucauld est un intrigant, un tantinet opportuniste.

Dans les grandes affaires, on doit moins s’appliquer à faire naître des occasions qu’à profiter de celles qui se présentent - maxime 453

En 1642, lorsque Richelieu meurt, le cardinal Mazarin lui succède. La Rochefoucauld juge alors opportun d'interrompre son exil, pour revenir à la cour où il regagne la confiance des grands. 

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des grands, parce que nous la regardons comme un effet de notre mérite, sans considérer qu’elle ne vient le plus souvent que de vanité, ou d’impuissance de garder le secret - maxime 239

Le 19 mai 1646, il reçoit même le titre de maréchal général des camps et armées du roi. Hostile au cardinal de Richelieu, il l'est également à Mazarin, et attend, après les services rendus à la reine, des honneurs, qu'on lui refuse, notamment le titre de duc, même si à ce sujet, il souligne avec une belle ironie :

L’honneur acquis est caution de celui qu’on doit acquérir - maxime 270

En 1648, la Fronde éclate et cause de graves troubles dans tout le royaume. Humilié, il rejoint les frondeurs aux côtés de Louis II de Bourbon-Condé, contre le jeune Louis XIV, allant jusqu'à assiéger la ville de Cognac. Ce qui déplaît au cardinal Mazarin, qui, en guise de représailles, fait raser partiellement son château de Verteuil, considérant La Rochefoucauld comme traître avéré.

La Rochefoucauld prend alors parti pour la révolte des nobles, encouragé par sa maîtresse, la duchesse de Longueville, sœur du Grand-Condé. Participant activement au siège de Paris, il est même blessé à plusieurs reprises dans les affrontements. Il avouera plus tard avoir participé à la Fronde davantage par soif de gloire, que par nécessité.

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l’acquérir - maxime 157

L'une des facultés de ses maximes est d'ôter le masque des apparences de vertu que les grands et les humbles arborent en société. Le philosophe voyait la politique comme un grand jeu s'apparentant autant à celui des échecs qu'à celui de dupes.

La Rochefoucauld, l'homme de lettres

A présent cinquantenaire, ayant participé à la Fronde et à de nombreuses batailles où il fut par ailleurs blessé, La Rochefoucauld, assagi, se retire dans son château de Verteuil en Angoumois. Le lieu est propice à un examen de conscience, à un bilan sur sa vie et à l'écriture, il y rédige ses Mémoires.

Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y manquons souvent d’expérience malgré le nombre des années - maxime 405

Ce XVIIe siècle est celui d'une effervescence intellectuelle sans précédent, les salons littéraires fleurissent dans la haute société, et La Rochefoucauld les fréquente assidûment, en particulier celui de la marquise de Madeleine de Sablé à Rambouillet. 

Cette société savante où les gens de lettres et d'esprit échangent, fut une source inépuisable d'inspiration pour ses Maximes, le salon étant lieu de conversation par excellence.

Comme c’est le caractère des grands esprits de faire entendre, en peu de paroles, beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire - maxime 142

En 1665, la publication des Maximes le confirme parmi les plus grands hommes de lettres. Moraliste et écrivain reconnu, il continue de fréquenter les salons et la Cour où il se lie d'amitié avec la marquise de Sévigné. Dans une des nombreuses éditions des Maximes, le philosophe rédige, en préambule, une mise en garde :

Voici un portrait du cœur de l’homme que je donne au public, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales. Il court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce qu’on trouvera peut-être qu’il ressemble trop, et qu’il ne flatte pas assez.

La Rochefoucauld meurt le 17 mars 1680 à Paris, recevant l'extrême-onction des mains mêmes de Bossuet. En revanche, l'Histoire ne dit pas s'il s'est éteint en philosophe, avec cette dernière maxime, la 504e :

Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort… Mais tout homme qui la sait voir telle qu’elle est, trouve que c’est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu’il fallait aller de bonne grâce où l’on ne saurait s’empêcher d’aller ; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n’y avait rien qu’ils ne fissent pour éterniser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui n’en peut être garanti. Contentons-nous, pour faire bonne mine, de ne nous pas dire à nous-même tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence.

Proche des milieux jansénistes de l’époque, La Rochefoucauld décrit surtout, dans ses Maximes, les aspects négatifs de la nature humaine comme la vanité, notre pseudo libre-arbitre, la faiblesse des êtres et les manipulations dont il sait faire preuve ainsi que de son insignifiance. Il y dépeint surtout avec un certain pessimisme,  le portrait d'une société d’intrigues et de révolutions perpétuelles et dans laquelle nous pourrions possiblement reconnaître la nôtre.

Mais au-delà du descriptif comptable, humain et historique, nous pouvons imaginer que La Rochefoucauld dépeint également, en adoptant le style incisif et concis de l'aphorisme, les soubresauts telluriques de son âme comme un sismographe retranscrit sur le papier, les mouvements souterrains de notre planète.

La renommée de La Rochefoucauld fut telle, que Jean de La Fontaine lui a dédié sa fable, L'Homme et son image, issue de son premier recueil paru en 1668.

Bibliographie

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