En 1851, dans une Angleterre victorienne et une Europe où le féminisme est largement une idée neuve, une femme, Harriet Taylor Mill, écrit et publie (d'abord anonymement), un article qui s'intitule : "L'Affranchissement des Femmes".

 Portrait d'Harriet Taylor Mill – Huile sur toile donnée à la National Portrait Gallery, Londres en 1982
Portrait d'Harriet Taylor Mill – Huile sur toile donnée à la National Portrait Gallery, Londres en 1982

Quand on demande pourquoi la vie des êtres humains se résumerait à servir l'autre moitié… , on ne trouve qu'une seule réponse : parce que cela plaît aux hommes. 

Harriet Taylor Mill est née en 1807 près de Londres et reçoit une éducation à la maison dans la pure tradition de la gentry du Yorkshire. 

En 1851, elle épouse en secondes noces John Stuart Mill, l'un des penseurs du libéralisme parmi les plus influents du XXe siècle et également un partisan de la cause "féministe". La même année, la philosophe publie anonymement dans la Westminster Review un article baptisé : "Enfranchisement of Women", "L'Affranchissement des Femmes".

En plus d’être une plaidoirie légitime pour une égalité morale et juridique de la femme, ce texte constitue une analyse pertinente des arguments en faveur de cet asservissement ainsi que des obstacles à cette émancipation comme le sont la coutume, le préjugé ou, plus étonnant, le risque d'insensibilisation.

Le risque d'insensibilisation

Dans son texte, la philosophe plaide non seulement pour que les femmes aient accès aux mêmes emplois que les hommes mais, plus globalement, pour un accès aux mêmes sphères. 

Et les détracteurs, dans cette Angleterre victorienne, ô combien conservatrice, font valoir des arguments qui peuvent paraître des plus étonnants, notamment au sujet d'une accession à la vie politique et publique pour les femmes. Ainsi, ils expliquent…

Que les luttes, rivalités et conflits économiques et politiques font d'eux [les hommes] des êtres peu tendres et peu aimables, et que, comme il est nécessaire que la moitié de l'humanité se consacre à ces choses et soit sacrifiée, il est d'autant plus indispensable de préserver l'autre moitié car c'est seulement en protégeant les femmes des mauvaises influences de ce monde que l'on peut espérer empêcher que les hommes ne soient corrompus.

Il est entendu que, face à cet argument, la philosophe ne se prive pas d'en démontrer tout le ridicule, expliquant que cette considération, comme toutes les autres, n'aborde aucunement le fond du sujet :

La vraie question consiste à savoir s'il est juste et souhaitable que la moitié des êtres humains soient assujettis, pour leur vie entière, à l'autre moitié ; que la société repose sur une division en deux groupes, l'un formé de personnes dont l'existence est libre et intéressante, l'autre composé de leurs humbles compagnes, chacune liée à l'un d'entre eux afin d'élever ses enfants, de lui rendre son foyer plus agréable.

La philosophe prend ensuite pour exemple le penseur du siècle des Lumières Helvétius, sur qui fut jetée l'opprobre, et qui déclarait que chacun désigne comme vertus les qualités qui lui sont utiles et commodes. Une théorie, comme l'explique la philosophe, transposable dans la relation homme-femme :

On érige en vertus masculines, la volonté et l'affirmation de soi tandis que les devoirs et grâces que le consensus général attribue surtout aux femmes sont l'abnégation, la patience, la résignation, la soumission au pouvoir, sauf éventuellement lorsque la résistance sert des intérêts autres que les leurs.

Et enfin, elle conclut :

Tout cela s'explique assez facilement : le pouvoir se constitue en tant que siège de l'obligation morale et il se trouve qu'un homme aime agir comme bon lui semble mais n'aime pas que sa compagne ait une volonté propre, différente de la sienne.

Si cet argument du risque d'insensibilisation prête à sourire aujourd'hui, d'autres restent d'actualité dans certains milieux.

La coutume

Les femmes et les hommes n'ont jamais été égaux en droit : on considère que la pratique universelle interdit de céder à la revendication des droits communs du citoyen pour les femmes.

Harriet Taylor Mill dresse le triste constat que, face aux revendications qu'elle juge légitimes dans une époque de changement, le frein principal à une quelconque évolution est :

Il en a toujours été comme ça.

Cette assertion valable dans "les trois quart du monde habité" interdit toutes formes de dialogues évolutifs même si, comme le souligne Harriet Taylor Mill, en Europe et en Amérique : 

L'habitude ne règne plus en maître sur les opinions et les modes d'action, l'adoration de la coutume est une idolâtrie sur le déclin.

La philosophe explique alors que, depuis fort longtemps, les détracteurs d'une égalité homme-femme ont été nombreux : de Platon à Condorcet, autant que des associations religieuses et laïques, aucune de ces voix n'a renoncé à l'infériorité politique et civile des femmes.

De plus, la maxime "force fait loi " valable dans les rapports entre les nations, les classes et les peuples, l'est tout autant entre hommes et femmes.

Harriet Taylor Mill estime que ce monde encore jeune commence à peine à se débarrasser des injustices et à traiter les hommes en citoyens, balbutiant juste le terme d'égalité en en faisant enfin la norme. Il lui paraît alors évident que le rapport entre les hommes et les femmes, rapport le plus intime et étroit, soit le dernier à connaître cette lente évolution.

Le préjugé 

Ainsi lorsque l'on demande une justification à la limitation du champ d'action des femmes, beaucoup pensent qu'il suffit de répondre que les activités interdites aux femmes ne sont pas féminines et que la sphère qui convient aux femmes est celle du cadre familial et privé, plutôt que la politique ou la vie publique.

Dans son article, la philosophe milite pour qu'il n'y ait ni favoritisme, ni dissuasion à l'égard des femmes afin que chacun, notamment au niveau de l'emploi dans le domaine public et politique, puisse faire ses preuves et ainsi accéder à une tache à la hauteur de ses compétences.

Harriet Taylor Mill s'insurge contre la simple idée qu'un individu pourrait décider à la place d'un autre et que s'exprimer sur la question des aptitudes spécifiques propres à chacun des deux sexes est une ineptie que même la Convention américaine a pris précaution de ne pas proférer.

Nous suivrons donc l'exemple de la Convention en nous abstenant de soulever la question des prétendues différences physiques et mentales entre les deux sexes… cependant, si ceux qui prétendent que la sphère qui convient aux femmes est la sphère domestique, affirment par là qu'elles ne sont jamais montrées capables d'autre chose, alors ils sont bien ignorants de la vie et de l'Histoire.

Énumérant alors les souveraines à travers le temps, la philosophe ironise sur le fait que, bien que les femmes ne peuvent exercer de fonctions officielles, nombreuses sont celles à avoir régné sur des pays ; soulignant également qu'au Moyen-Âge, en l'absence du châtelain, les femmes de l'aristocratie assumaient les fonctions et l'autorité de leur mari. 

La maternité 

Il n'est ni nécessaire ni juste d'imposer aux femmes le choix entre être mère ou n'être rien, pas plus que d'ordonner qu'une fois qu'elles ont été mères, elles doivent le rester pour toute leur vie.

Harriet Taylor Mill dénonce la loi qui impose à une femme mère de ne pouvoir assumer une profession ou occuper un poste à responsabilité en étant, par exemple, élue au Parlement. 

Vouloir que les femmes soient exclues des affaires publiques sous prétexte de la maternité revient en fait à soutenir qu'il faut interdire toute autre forme d'activité afin qu'elles n'aient pas d'autre choix que la maternité.

Ainsi Harriet Taylor Mill s'étonne du peu de cas fait des femmes célibataires qui sont de plus en plus nombreuses, ceci constitue un phénomène nouveau et intéressant et qui rend caduque cet argument.

La concurrence

La philosophe développe plus en avant sa réflexion, la déploie alors sur le terrain économique. Certains pensent qu'encourager les femmes aux professions dans le domaine public ou politique serait préjudiciable aux taux de rémunération car il y aurait alors trop de concurrents. Mais quand bien même :

Mesurons cette terrible conséquence et comparons-la aux avantages induits : le pire qu'on ait jamais prévu, si les femmes entraient en concurrence avec les hommes, est probablement bien plus grave que ce qui se passerait réellement : on affirme qu'un homme et une femme ne pourraient, à eux deux, gagner plus que ce que gagne un homme seul aujourd'hui. Si l'on considère cette hypothèse la plus pessimiste, alors le revenu conjoint serait le même qu'auparavant tandis que la femme passerait de la position de servante à celle de partenaire.

Harriet Taylor Mill souligne qu'un tel argument de la concurrence, ne doit en aucun cas légitimer la privation du droit de citoyenneté et que dans ce domaine, dans cette Angleterre du milieu du XIXe siècle, il serait grand temps aussi de légiférer sur le travail des enfants. Car n'oublions pas qu'à cette époque, la femme est assujettie à son statut de mineur comme l'est un enfant à l'égard de ses parents.

L'Affranchissement des femmes édité en 1851, reparaîtra huit ans plus tard dans le deuxième volume des Dissertations and Discussions de son époux, John Stuart Mill, pour être à nouveau publié en 1868 sous le seul nom de Harriet Taylor.

Avec le concours de son épouse, John Stuart Mill fit de manière répétée de l’égalité des sexes l’un des principaux enjeux de sa philosophie politique, publiant en 1869, un essai intitulé : L’asservissement des femmes.

Ils quittèrent le sud-est de Londres en 1851 pour s'installer dans le sud de la France en raison de la santé précaire de la philosophe. Elle y meurt le 3 novembre 1858.

Bibliographie

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