Alors que les "cultural studies" consacrées au genre ou aux problématiques des communautés émergent tout juste aux Etats-Unis, John Rawls, un professeur inconnu du grand public, publie en 1971 son premier ouvrage : "Théorie de la justice", aujourd'hui considéré comme une référence en matière de philosophie politique.

John Rawls le 20 mars 1987 à Paris
John Rawls le 20 mars 1987 à Paris © Getty / Frederic REGLAIN

Nous dirons qu'une société est bien ordonnée lorsqu'elle n'est pas seulement conçue pour favoriser le bien de ses membres, mais lorsqu'elle est aussi déterminée par une conception publique de la justice.

John Rawls est professeur de philosophie à Harvard lorsqu'il publie à l'âge de 50 ans son premier livre : Théorie de la justice.

Cette théorie cherche à concilier deux principes qui s’opposent souvent, mais qui sont au cœur de l’idéal démocratique : la liberté et l’égalité. Ainsi une société juste doit garantir par ses principes la liberté et l’équité faisant cohabiter différentes visions du bien. Une précision est toutefois nécessaire de la part de l'auteur en préambule :

J'ai caractérisé la justice comme étant seulement un aspect idéal social, bien que la théorie que je propose élargisse, sans doute, la "justice" au sens quotidien.

Précision faite, John Rawls définit d'abord le rôle puis l'objet de la justice avant de développer sa théorie de justice comme équité.

Le rôle de la justice 

Dans la première partie de son livre, John Rawls s'interroge sur les principes de la justice. Aussi idéalistes qu'ils soient, ils ne peuvent éviter les conflits d'intérêt car chacun préfère une part plus grande de ses avantages à une plus petite d'où la nécessité de différentes organisations sociales pour une justice sociale, c'est-à-dire pour une juste répartition des parts. Et la justice doit participer à cette équité. Pour se faire, les hommes doivent avoir confiance dans cette justice, garante de principes communs et qui satisfasse les exigences de tous :

Entre les individus ayant des buts et des projets disparates, le fait de partager une conception de la justice établit les liens de l'amitié civique ; le désir général de justice limite la poursuite d'autres fins. Il est permis d'envisager cette conception publique de la justice, comme constituant la charte d'une société bien ordonnée. 

Seulement comme l'explique le philosophe, les sociétés existantes sont rarement bien ordonnées et les hommes ont bien des difficultés à s'accorder sur les principes qui devraient définir les termes de base de leur association. Ainsi coexistent diverses conceptions de la justice que la société tente d'unifier en essayant de trouver un accord sur ces conceptions.

Pour Rawls, la justice doit assurer une fonction stabilisatrice et régulatrice pour empêcher les violations et restaurer, le cas échéant, l'organisation. Mais lorsque cette fonction faillit à cette tache, se produit alors une désorganisation néfaste pour l'homme :

En l'absence d'un certain degré d'accord sur ce qui est juste et injuste, il est évidemment plus difficile de coordonner efficacement leurs (ceux des  hommes) projets afin de garantir le maintien d'organisation mutuellement bénéfique.

Une fois le rôle de la justice déterminé, John Rawls dans son ouvrage s'intéresse à l'objet même de la justice.

L'objet de la justice

Pour John Rawls la justice est une des institutions des plus importantes car elle assure une répartition des droits et des devoirs fondamentaux qui déterminent le partage des avantages tirés de la coopération sociale, seulement… 

… des hommes nés dans des positions sociales différentes ont des perspectives de vie différentes, déterminées, en partie, par le système politique ainsi que par les circonstances socio-économiques. Ainsi, les institutions sociales favorisent certains points de départ au détriment d'autres… elle affectent les chances des hommes dès le départ dans la vie ; il n'est en aucun cas possible de les justifier en faisant appel aux notions de mérite ou de valeur. C'est donc à ses inégalités… que les principes de la justice sociale doivent s'appliquer en tout premier lieu.

Vous l'avez compris, plus qu'une conception de la justice sociale, Rawls exprime un vœu, celui d'un idéal social, car pour magnifier cette "justice" et en élaborer ses champs et modalités d'application il faut avant tout…

… expliciter les conceptions de la coopération sociale dont elle dérive.

Rawls n'hésite pas à convoquer les philosophes antiques pour défendre son point de vue et définir cette conception même de la justice :

Le sens le plus précis donné par Aristote au terme de justice et dont dérivent les formulations les mieux connues est le refus de toute pleonexia, c'est-à-dire de l'acquisition d'avantages pour soi-même en s'emparant de ce qui appartient à quelqu'un d'autre… ou en refusant à une personne de lui rendre son dû, de tenir une promesse, de rembourser une dette, de montrer le respect qui lui est dû, etc.

Ainsi pour le philosophe, cette définition traditionnelle de la justice s'accorde parfaitement à celle qu'il propose et développe dans sa Théorie.

Théorie de la justice

Pour John Rawls, les hommes doivent statuer et déterminer les règles qui vont arbitrer leurs revendications mutuelles ; un processus qui doit être approuvé même à l'échelle individuelle. En clair, chaque individu, par une réflexion personnelle, doit déterminer ce qui constitue son bien ainsi que le système le plus rationnel pour y parvenir. Et il en est de même pour un groupe de personnes de décider, une fois pour toute, ce qui est juste et injuste en son sein. 

Alors le choix que ces êtres rationnels feraient, dans cette situation hypothétique d'égale liberté, détermine les principes de justice.

Pour fonder cette société basée sur ces principes de justice, le philosophe fait appel à une expérience de pensée, une notion philosophique développée par Thomas Hobbes, John Locke et Emmanuel Kant, et que Rawls reprend à son compte, situation théorique dite du " voile d’ignorance ":

Personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels, par exemple l'intelligence, la force, etc. J'irai même jusqu'à poser que les partenaires ignorent leurs propres conceptions du bien ou leur tendances psychologiques particulières. Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d'ignorance.

Ce "voile d'ignorance" est une façon de penser le système séparément de ses propres intérêts, notre situation est ainsi pour tous "comparable" et les principes de la justice ne peuvent être que le résultat d'accords ou de négociations équitables. Le législateur doit alors statuer comme s’il pouvait, un jour, occuper une autre position sociale. Il fera en sorte d’établir des règles les moins défavorables aux plus désavantagés, conscient lui même de pouvoir se retrouver potentiellement dans cette position.

A partir de là, s'imposent des choix d'une constitution, d'une procédure législative pour promulguer des lois, toutefois le philosophe précise :

Aucune société humaine ne peut, bien sûr, être un système de coopération dans lequel les hommes s'engagent, au sens strict, volontairement ; chaque personne se trouve placée dès sa naissance dans une position particulière, et la nature de cette position affecte matériellement ses perspectives de vie. Cependant, une société qui satisfait ses principes de la justice comme équité se rapproche autant que possible d'un système de coopération basé sur la volonté… ses membres sont des personnes autonomes et les obligations qu'elles reconnaissent leur sont imposées par elles-mêmes.

Pour Rawls, une telle société qui satisfait les principes de justice comme équité conçoit les êtres comme rationnels et désintéressés. A priori seulement, car il est difficile de croire que des personnes se considérant elles-mêmes comme égales, ayant le droit d'exprimer librement leurs revendications à l'encontre des autres, adhèrent à un principe qui puisse imposer une diminution des perspectives de vie pour certains, simplement parce que cela induirait de plus grands avantages pour d'autres. Pour John Rawls une société juste doit être équitable et non égalitaire.

Il peut être opportun, dans certains cas que certains possèdent moins afin que d'autres prospèrent, mais ceci n'est pas juste. Par contre, il n'y a pas d'injustice dans le fait qu'un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la moyenne, à condition que soit par là même améliorée la situation des moins favorisés.

Ainsi les moins favorisés, malgré des disparités, coopèreraient volontairement avec ceux qui le sont davantage pour le bien de tous.

John Rawls est un fervent "partisan" du contrat social que l'on trouve chez Rousseau, Kant ou Locke. En insistant sur le terme de contrat, il confirme sa théorie de la justice comme une théorie du contrat, dont la doctrine impose aux hommes d'accepter une limitation de leur liberté en échange de lois garantissant la perpétuation de l'ensemble des individus; Conçue ici non comme une situation historique réelle mais bien davantage comme hypothétique conduisant à une certaine conception de la justice. 

John Rawls précise que cette théorie de la justice comme équité, comme choix d'un système éthique peut s'étendre à d'autres domaines, bien qu'il se refuse à les développer dans son texte…

… cette théorie plus large ne réussit pas à englober toutes les relations morales, puisqu'elle n'inclut, semble-t-il, que nos relations avec d'autres personnes, sans tenir compte du problème posé par notre comportement à l'égard des animaux et du reste de la nature.

John Rawls en bon critique de la philosophie utilitariste, qui repose sur l’idée que la société juste est celle qui maximise la somme des utilités de ses membres, introduit dans son livre le concept de "biens premiers". 

Ces "biens premiers", qu'il convient de mettre à disposition de tous, recouvrent les libertés et les droits fondamentaux que sont par exemple le revenu ou les opportunités, et qui cimentent les fondations d’une société considérée comme juste. 

Quelques éléments de biographie

John Rawls a publié trois autres ouvrages qui ont connu moins de succès que sa Théorie de la justice qui, bien que très critiquée, fut traduite dans 23 langues et s'est écoulée à plus de 300 000 exemplaires. Réédité en 1975 puis en 1999, son ouvrage ne fut traduit en français qu'en 1987.

John Rawls a toujours refusé de répondre aux chants des sirènes médiatiques, préférant les amphithéâtres de l'université notamment à Harvard où il enseigna dès 1964. Victime de plusieurs crises cardiaques à partir de 1995, le philosophe poursuivit cependant son travail en cherchant à étendre ses analyses à la justice internationale.

John Rawls meurt à Lexington en 2002 à l'âge de 81 ans.

Bibliographie