En cette période de rentrée scolaire et universitaire où les précautions sanitaires perturbent les modèles d'enseignement, découvrons du philosophe américain John Dewey, "Démocratie et éducation", sorte de "manuel de pédagogie" sorti en 1916.

 Portrait de John Dewey à l'âge de 87 ans en 1946
Portrait de John Dewey à l'âge de 87 ans en 1946 © Getty / JHU Sheridan Libraries

Tous les réformateurs de l’éducation sont enclins à critiquer la passivité de l’éducation traditionnelle.

En penseur et adepte de la philosophie dite pragmatique de Sanders Pierce et William James, après avoir soutenu une thèse en 1886 sur "la psychologie de Kant", John Dewey souhaite ardemment réformer l'éducation.

Après l'écriture de nombreux ouvrages où le philosophe insiste sur la nécessité de mettre l'expérience au cœur de toute pensée, John Dewey ouvre en 1894 une "école Dewey" et publie en 1916, Démocratie et éducation, ouvrage dans lequel il développe et présente toutes ses théories. Le philosophe, également psychologue, explique en 26 chapitres, les différentes transformations nécessaires et réformes à mettre en œuvre pour accomplir sa « révolution pédagogique ».

Parmi les principes de cette doctrine appliqués à l'enseignement, le philosophe préconise une participation accrue des élèves, le bannissement du cours magistral et une motivation par la mise en situation.

John Dewey, tout en analysant les causes profondes, établit une liste de préceptes à cette (r)évolution et concernant l'élève précise : 

  • Qu'il doit se trouver dans une situation authentique.
  • Qu'il doit être confronté à un problème réel, stimulus de la pensée.
  • Qu'il doit être en possession du savoir afin d’exprimer les observations adéquates.
  • Qu’il doit exprimer ses propres solutions dont il aura la responsabilité de mettre en œuvre avec rigueur. 
  • Et enfin que ses idées soient mises à l’épreuve afin de découvrir leurs validités.

L'élève, l'enseignant et les méthodes ne sont pas les seuls objets de réflexion de John Dewey. Pour que cette transformation de la pédagogie s'accomplisse, il faut également une modification de l'agencement et de l'équipement des lieux d'enseignement.

L'évolution lente des méthodes pédagogiques, renforcée par de nombreuses réticences et frilosités au sein même des décideurs et du corps enseignants, trouve son origine dans de vieilles certitudes et de tenaces malentendus.

John Dewey à son bureau, à Chicago en 1929
John Dewey à son bureau, à Chicago en 1929 © Getty

Les erreurs et les malentendus

John Dewey s'exprime ainsi sur l'origine des “malentendus" qui ont imposé les méthodes concernant les formes acquises de l’enseignement :

… l’on en vient à penser que l’expérience se limite au sens et aux appétits, au monde purement matériel et que la pensée procède d’une faculté supérieure (la raison) et s’occupe de choses spirituelles ou tout le moins littéraire.

Ainsi, l’enseignement comme par exemple celui des mathématiques pures reste hermétique aux mathématiques appliquées. Les premières relèvent de la pensée et considèrent la seconde comme utilitaire donc sans valeur pour l’intellect.

Citant l’arithmétique ou la géographie, le philosophe explique que l’enseignement s’offre à l’élève sans qu’il ait soi-même fait l’expérience directe d’une situation. Grave méprise pour John Dewey, l’enseignement débute alors toujours avec un sujet d’étude tout fait.

John Dewey écrit plus loin …

L’inférence est toujours une incursion dans l’inconnu, un bond en avant à partir du connu.

Pour illustrer cette idée, John Dewey évoque le cas d'un illustre découvreur : Newton

Quand Newton pensa sa théorie de la gravitation, l’aspect créateur de sa pensée ne se trouvait pas dans ses matériaux. Ceux-ci étaient familiers - le soleil, la lune, les planètes, le poids, la distance, la masse, le carré des nombres… l’originalité de Newton consista dans l’usage qu’il fit des connaissances familières en les introduisant dans un contexte qui n’était pas familier

En étoffant cette réflexion il affirme : 

… que l’opération est nouvelle, non les matériaux avec lesquels on la fait et conclue que toute pensée est originale quand elle fait intervenir des considérations qui jusque-là n’avaient pas été envisagées.

Et il en est de même pour de jeunes enfants qui, manipulant des cubes, découvrent de "nouveaux" agencements. 

Cependant pour le philosophe, la toute première des erreurs commise est celle qui consiste à affirmer que les élèves doivent penser les choses par eux-mêmes comme…

… s’ils pouvaient les tirer de leur bonnet.

John Dewey ne jette pas l'opprobre sur les enseignants, ne procède pas à une critique acerbe des méthodes appliquées, il explique qu’une pensée dite est, pour la personne qui l’entend, un fait donné comme les autres, non une idée. Et que seules sont réunies les conditions de « penser » lorsque le sujet est aux prises directes avec les données d’un problème, en cherchant par lui-même les moyens de s’en sortir avec de l’aide comme celle dispensée par les professeurs. Car si l’élève n’est pas capable de trouver seul sa propre voie, il n’apprendra pas, même s’il eut récité la réponse correcte avec une précision parfaite.

Les réformes et les méthodes

Pour John Dewey, cette reforme de l'enseignement passe d'abord par l'environnement même où il se dispense :

Quand les écoles sont équipées de laboratoires, de boutiques et de jardins, quand les adaptations théâtrales et tous les jeux sont pratiqués librement, les occasions ne manquent pas de reproduire les situations de la vie, d’acquérir et d’appliquer le savoir et les idées à la marche progressive des expériences…Elles animent et enrichissent le cours ordinaire de la vie.

L’école doit inscrire son « enseignement » en puisant dans la vie ordinaire, banale, tout en distinguant les problèmes réels des problèmes fictifs.

Personne n’a jamais expliqué comment il se fait que les enfants aient autant de questions à poser en dehors de l’école et témoignent d’une absence totale de curiosité concernant l’objet des leçons à apprendre pour l’école.

Le philosophe l'explique ainsi : d’une part l’enfant est présent seulement en qualité d’élève et non d’être humain et d’autre part il étudie certes, mais inconsciemment les objets de son étude sont les conventions et les règles du système scolaire et non les études elles-mêmes.

Il insiste à plusieurs reprises sur l’indissociabilité de la pensée et de l’action car pour penser effectivement, le sujet doit avoir eu ou avoir des expériences qui fourniront les moyens de faire face aux difficultés. Celles-ci se doivent d’être semblables à des situations déjà rencontrées afin de ne pas écraser l’élève. Elles doivent être instructives et adaptées :

Une grande part de l’art d’enseigner consiste à faire en sorte que la difficulté des nouveaux problèmes soit suffisamment grande pour provoquer la pensée, et suffisamment restreinte pour que, au milieu de la confusion accompagnant naturellement les éléments nouveaux, il y ait des points familiers lumineux dont surgiront d’utiles suggestions.

Elèves de la "John Dewey Junior High School" de Washington lors d'un atelier mosaïques (1964)
Elèves de la "John Dewey Junior High School" de Washington lors d'un atelier mosaïques (1964) © Getty

Pour John Dewey, disciple de la philosophie dite pragmatique, les livres comme l’enseignant ne peuvent offrir que des solutions toutes faites et il est préférable de disposer plutôt d'un matériel que les élèves auront à adapter eux-mêmes aux questions à résoudre.

Il souligne également l'erreur évidente commise par l’école de faire trop de cas de l’accumulation et de l’acquisition du savoir à seule fin de le réciter au cours d’un contrôle. Cette connaissance devient un but en soi que l’élève accumule et exhibe à la demande.

Insistant sur la nécessité que les écoles doivent se doter d’un équipement nécessaire afin de permettre à l’élève d’acquérir et de mettre à l’épreuve les idées et le savoir dans des occupations qui se doivent de reproduire des situations sociales importantes, John Dewey sait qu’il faudra du temps pour imposer cette révolution, puis pour acquérir ce matériel et entamer le virage d'une méthode guidée par l’esprit.

Toutefois, cet état de chose n’autorise pas les enseignants à se croiser les bras et à continuer à utiliser des méthodes qui isolent la connaissance scolaire. N’importe quelle leçon sur n’importe quel sujet fournit l’occasion d’établir des rapports entre l’objet de la leçon et les expériences plus vastes et plus directes de la vie de tous les jours.

Et il précise, en spécialiste et analyste des pédagogies, que sur les trois formes de l’enseignement scolaire, la moins souhaitable est celle…

… qui traite chaque leçon comme un tout indépendant.

Pour le philosophe, les enseignants avisés font en sorte que les élèves trouvent des points de contact entre chaque leçon. 

John Dewey évoque également les activités extrascolaires :

Sauf par hasard, l'expérience extrascolaire demeure à l'état brut et conserve son caractère relativement irréfléchi. Elle n'est pas soumise aux influences des objets plus vastes de l'enseignement direct qui, contribuent à l'affiner et à l'élargir.

Et il conclut ainsi :

La meilleure forme d’enseignement vise à réaliser l’interrelation de l’école et de la vie. Elle inculque à l’élève l’habitude de découvrir les points de contact et les influences réciproques entre l’école et la vie.

Dans cet ouvrage Démocratie et Education, John Dewey établit clairement le lien entre l’exercice de la citoyenneté et les tout premiers apprentissages.

John Dewey et son épouse
John Dewey et son épouse © Getty

De la théorie à la pratique

La Dewey School créée en 1896 à Chicago, lieu expérimental de sa pédagogie au sein de l’université, à l’inverse des écoles Montessori que le philosophe n’appréciait guère, n’a pas vraiment fait école ! 

L’école Dewey fût rebaptisée Laboratory School en 1901 et connut son apogée cette même année avec plus de 140 enfants et 23 enseignants. Suites à des dissensions entre l’épouse de Dewey, nommée directrice, et les équipes dirigeantes et enseignantes, celle-ci quitte Chicago accompagné de son époux, pour un poste à New York en 1904. La Laboratory School, après de nombreuses transformations de sa pédagogie, s’associe à d’autres établissements qui deviennent alors les écoles de laboratoire de l’Université de Chicago et comptent encore aujourd’hui parmi les meilleures écoles préparatoires des Etats-Unis.

Quelques éléments de biographie

Né en 1859 dans le Vermont, John Dewey s’oriente vers une carrière d’instituteur avant de reprendre des études de philosophie à l’université où il prépare puis soutient une thèse consacrée à la psychologie de Kant. Il obtient alors en 1884, un poste d'instructeur à l’université du Michigan où il rencontre sa future épouse Alice Chipman, enseignante comme lui et soucieuse de réformer le système éducatif. Il publie dès 1930 des articles notamment dans le journal The New Republic qui expriment ses engagements politiques et sociaux forts.

Le philosophe, ayant découvert la philosophie dite pragmatique aux alentours des années 20, écrit de nombreux ouvrages dont les thèses restent cantonnées au rang des pédagogies expérimentales avant que les progrès en neurosciences tendent à confirmer la pertinence de ses réflexions et préceptes.

John Dewey meurt à New York le 1er juin 1952 ayant consacré toute sa vie à renouveler la pédagogie.

John Dewey le jour de son 90è anniversaire
John Dewey le jour de son 90è anniversaire © Getty

Bibliographie

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