En 1909, le satiriste et pamphlétaire Karl Kraus publie "Dires et contre-dires", un premier recueil regroupant les aphorismes qu’il écrit depuis plus de dix ans dans sa revue "Die Fackel". Le philosophe élève le style aphoristique au rang d’art martial en attaquant vigoureusement la société autrichienne et allemande.

Karl Kraus photographié au studio Joel Heinzelmann de Berlin en 1921
Karl Kraus photographié au studio Joel Heinzelmann de Berlin en 1921 © Getty / Imagno

Un aphorisme n’a pas besoin d’être vrai, mais il doit dépasser la vérité. Il lui faut, en une phrase, aller au-delà.

De La Rochefoucauld à Jean de la Bruyère, de Friedrich Nietzsche à Robert Musil ou d’Emil Cioran à René Char, l’aphorisme est un genre polymorphe qui n’hésite pas à se contredire en cherchant davantage la vérité plutôt qu’à la produire. Le philosophe autrichien Karl Kraus passe pour un maître en élevant l’expression aphoristique au rang d’art martial. Le pamphlétaire peaufine ses attaques en publiant à partir de 1899, dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) non seulement des articles qui font sensations dans tout l’Empire austro-hongrois mais aussi ses aphorismes qui dénoncent une société autrichienne qu’il juge hypocrite. Dix ans plus tard, Karl Kraus les rassemble en neuf chapitres dans un recueil, baptisé Sprüche und Widersprüche (Dires et Contre-dires). Journaliste critique envers sa profession et principalement à l’encontre des médias de masse, ardent défenseur de la liberté de la presse, il n’hésite pas à exercer son art du combat aphoristique contre le moralisme de la société et ses contemporains en s’appuyant sur la figure de l’artiste et de la place des femmes.

La femme et la société

L’ordre social nous oblige, face aux femmes, à être soit des mendiants, soit des brigands.

Tout au long de son essai, Karl Kraus affronte différents adversaires, enchaîne et assène ses coups de maître à la morale, à la sexualité, au christianisme, à la presse, au théâtre comme à la politique. Pierre Deshusses, maître de conférences à l’université de Strasbourg, préfacier et traducteur de l’édition de Dires et Contre-dires publié par la Bibliothèque Rivages, relève quelques constantes dans ces aphorismes : d’une part, un refus de conciliation avec quiconque et d’autre part, aucune concession accordée à la culture d’une société autrichienne "apparemment débridée mais fortement policée et conventionnelle" principalement en ce qui concerne la place accordée aux femmes :

Ceux qui ont édicté les normes ont inversé le rapport des sexes : ils ont corseté le sexe de la femme dans la convention et débridé celui de l’homme. C’est ainsi que la grâce se trouve asséchée, autant que l’esprit. Il y a encore de la sensualité dans le monde, mais elle n’est plus l’épanouissement triomphant d’une nature, simplement la misérable dégénérescence d’une fonction. 

Et pour le philosophe autrichien, il n’est pas meilleur thème que la sexualité pour mettre en lumière par ses projections aphoristiques, l’hypocrisie et le paradoxe de cette société viennoise du début du XXe siècle : 

C’est le triomphe de la moralité : un voleur qui a pénétré dans une chambre à coucher prétend que sa pudeur a été blessée, et il fait du chantage en menaçant de porter plainte pour immoralité si on ne laisse pas tomber la plainte pour effraction. Telle est la volonté de l’ordre social : si un meurtre est commis  à un endroit où se trouvaient deux personnes en train d’avoir des rapports sexuels, celles-ci préféreront être soupçonnées de meurtre plutôt que de relations sexuelles.

Dès lors Karl Kraus se saisit du thème de la sexualité pour projeter les conventions hors du champ de l’ordre établi afin de dénoncer et d’interroger par là même le fonctionnement dans son entier de la société viennoise et allemande qu’il questionne ainsi : "en Allemagne, le nœud dramatique est-il toujours troussé avec l’hymen ?

Il serait intéressant de faire une statistique pour voir combien de gens sont poussées à braver les interdits par les interdits mêmes. Combien de crimes sont les conséquences de châtiments ? Il serait intéressant de savoir s’il y a plus de détournements de mineurs malgré ou à cause de la barrière de l’âge.

Dans son essai, Karl Kraus n’épargne aucune structure sociale qu’elles soient religieuses, patronales, ouvrières ou juridiques. Et le philosophe procède habilement car en s’intéressant tout particulièrement à la place occupée par la femme (mais également à la figure de l’artiste, essentiellement à celle de l’acteur), interrogeant par là-même les fonctionnements structurels et intellectuels de tous ces milieux par l’aphorisme, il pousse la simple réflexion jusqu’à la provocation afin de provoquer la réaction de l’adversaire :

Si vous aviez reconnu les droits du corps de la femme, si vous aviez aboli le servage sexuel comme vous avez aboli la corvée, jamais les femmes n’auraient eu l’idée ridicule de se déguiser en hommes pour avoir plus de valeur comme femmes ! 

Karl Kraus emploie rarement le "vous" dans ses diatribes car le plus souvent le philosophe identifie et nomme son adversaire, lui fait face avant de lancer ses phrases contre lui. L’aphorisme à la Karl Kraus est comme un art martial qui, philosophiquement et techniquement, s’apparente à l’aïkido dont le fondateur japonais, Maître Morihei Ueshiba a imaginé une technique de combat lui permettant de vaincre son adversaire en utilisant l'attaque et l'énergie de son ennemi. En aïkido, chaque mouvement, chaque technique de combat débute par l'attaque de l'adversaire. En ce sens chez Karl Kraus, l’aphorisme puise aussi son énergie chez l’adversaire afin de le contrôler, de le neutraliser voire lui prouver l'inutilité de ses actions. Et plus l'attaque est agressive, plus l'énergie permettant de vaincre l'adversaire sera facilement utilisable afin de le mettre hors de combat.

Tant que durera le mouvement pour le droit des femmes, les hommes devraient au moins s’obliger à renoncer à la galanterie. On ne peut plus prendre le risque aujourd’hui de laisser à une femme sa place dans le tram, parce qu’on ne peut jamais savoir si on ne la vexe pas et si l’on n’entame pas ainsi ses exigences à avoir la même part aux inconforts de la vie. En revanche, on devrait s’habituer à être toujours chevaleresque et prévenant vis-à-vis des féministes.

Karl Kraus n’a eu de cesse de dénoncer le code pénal autrichien sur des sujets comme l’adultère, l’avortement, l’homosexualité et la prostitution… Il a fallu attendre finalement les années 1970 pour voir s’opérer de véritables réformes en ce sens. 

De multiples adversaires 

Toute la vie dans l’État et dans la société repose sur le postulat implicite que l’homme ne pense pas. 

La forme aphoristique traditionnelle exige la brièveté, l’économie du mot et Karl Kraus excelle dans l’exercice ainsi ses attaques éclair gagnent en puissance déployant alors son périmètre offensif à l’universel :

Aucun doute, le chien est fidèle. Mais devons-nous pour autant le prendre pour exemple ? Il est fidèle à l’homme et pas au chien. 

Le style aphoristique du philosophe ne se dépare pas d’un humour bon enfant notamment à l’encontre des institutions de son propre pays : "je ne fais jamais de sieste. Sauf si, le matin j’ai dû aller dans une administration autrichienne."

Mais si certains aphorismes prêtent à rire, d’autres syllogismes du philosophe, pourtant issu d’une famille de commerçants juifs, à l‘encontre de la presse viennoise laissent place à la perplexité :

On sait que ma haine de la presse juive, n’est dépassée que par ma haine de la presse antisémite, tandis qu’à son tour ma haine de la presse antisémite n’est dépassée que par ma haine de la presse juive.

Bien qu’il prône ouvertement une large assimilation des juifs dans la culture autrichienne et européenne, le philosophe se range pourtant lors de l’affaire qui émeut et divise la France à partir de la fin de l’année 1894, du côté des antidreyfusards. Karl Kraus publie dans Die Fackel une série d’articles où il affirme d’emblée, en août 1899 : "je ne crois pas à l’innocence du capitaine Dreyfus", craignant probablement que ce mouvement de solidarité autour du capitaine français, nuise justement à tous les efforts d’assimilation en Europe. Quel que soit l’adversaire désigné, Karl Kraus se montre souvent cruel, virulent, ironique,  quelquefois méchant et vindicatif : les qualificatifs ne manquent pas pour définir ses "attaques" :

J’ai entendu un allemand éméché lancer à une jeune fille qui obliquait dans une petite rue, ces mots humoristiquement déclamés : "Voilà qu’elle y va, la sale petite pute !" On ne peut s’attendre à ce que soit promulguée une loi autorisant à abattre les Allemands qui, d’une seule parole, ont pourtant fait la preuve de leur inutilité sur terre. 

Il est nécessaire de contextualiser pour mieux "comprendre" de tels propos… Tout d’abord, lors de la parution de Dires et contre-dires en 1909, Karl Kraus habite à Vienne alors capitale avec Budapest de l’Autriche-Hongrie. À une époque où la ville rayonne intellectuellement dans toute l’Europe, Vienne suscite chez lui des sentiments contraires qu’il décrit ainsi :

Les rues de Vienne sont pavées de culture. Les rues des autres villes, d’asphalte… Vienne n’a que des "emblèmes" et chaque Viennois se sent comme tel : le plus petit galopin se voit bien "sur un piédestal"… Humeur des viennois : éternel accord d’un orchestre.

À partir de 1910, Karl Kraus s’abstient d’afficher une quelconque obédience politique claire mais il exprime des positions conservatrices voire réactionnaires car il est proche d’une certaine bourgeoisie libérale viennoise qu’il ne se prive pourtant pas de critiquer. Pour le philosophe, le combat doit se mener davantage sur l’usage de la langue que sur le terrain politique. Il dénonce alors l’hypocrisie de la presse, qu’il envoie régulièrement au tapis par de virulentes attaques dans sa revue. Il critique également les lois sur la liberté de la presse, n'hésitant pas à préférer la censure à la sottise qu’elle dissémine trop largement. Il est aussi un ardent défenseur du droit à la vie privé, ce qui lui vaut de se fâcher avec bon nombre d’amis rédacteurs et de confrères journalistes.

Quand on me reproche d’être un individu antipathique parce que je déclare qu’un littérateur est un jean-foutre, on sous-estime mon aménité. Je ne vais quand même pas forcer ma détestation jusqu’à  descendre une médiocrité littéraire !   

Dans sa préface de Dires et contre-dires, Pierre Deshusses rapporte cette réflexion extraite du tome II de Journaux de Robert Musil paru dans les années trente, au sujet de celui qu’il qualifiait de "dictateur de l’esprit" :

Il y a deux choses contre lesquelles on ne peut pas lutter parce qu’elles sont trop longues, trop énormes, et sans queue ni tête : Karl Kraus et la psychanalyse ! 

Karl Kraus s’est rendu à l’université de Vienne pour écouter les cours de Freud et la revue Die Fackel se montre favorable aux thèses psychanalytiques d’autant qu’elles fournissent un solide argumentaire contre la morale sexuelle jugée hypocrite et dénoncée par le philosophe dans ses pages. Mais lorsque cette science nouvelle commence à étendre son territoire vers le champ littéraire, Karl Kraus use d’un cinglant cynisme à l’encontre de la psychanalyse et de ses adeptes. 

Les nouveaux analystes de l’âme disent que tout doit être ramené à des causes sexuelles. On pourrait par exemple expliquer leur méthode en disant que c’est de l’érotisme de confesseur.

À l’instar de sa revue Die Fackel dont le volume pouvait varier entre quatre et quatre cents pages, Karl Kraus, "homme libre par excellence jusqu’à l’excès", se permet quelques libertés avec la forme conventionnelle de l’aphorisme. S’il en conserve son fondement antithétique, le philosophe s’affranchit de l’énoncé succinct propre à l’aphorisme en s’autorisant parfois à dépasser deux pages. Préférant un long enchaînement de réflexions élaborées à la brièveté de l’attaque éclair, le pamphlétaire autrichien nous offre à lire toute l’étendue et la complexité de sa pensée… Ce faisant, le philosophe, à la fois historien et sociologue, se révèle un fin analyste critique des civilisations :

"Le progrès mécanique ne sert que celui qui parvient ainsi, plus rapidement à lui-même en surmontant les obstacles de la vie matérielle. Mais les cerveaux moyens n'en sont pas aptes à son hypertrophie. On ne peut pas encore se faire une idée des ravages engendrés aujourd’hui par la presse écrite. On a inventé le dirigeable mais l’imagination continue à se traîner comme une voiture de poste. Automobile, téléphone et gigantesques tirages de l’abrutissement – qui peut dire comment seront faits les cerveaux des prochaines générations ? Le retrait par rapport à la source naturelle engendré par la machine, le refoulement de la vie par la lecture et l’absorption de toute possibilité artistique par l’esprit factuel auront bientôt accompli leur œuvre à une vitesse époustouflante. C’est seulement en ce sens que pourrait être comprise l’arrivée d’un âge de glace. Qu’on laisse entre-temps toute politique sociale s’occuper de ses petits problèmes ; qu’on la laisse faire avec l’éducation populaire et autres succédanés et opiacés. Passer le temps jusqu’à sa dissolution. Les choses ont pris une tournure sans exemple dans les époques historiquement connues. Qui ne le ressent pas jusque dans ses nerfs peut tranquillement continuer à diviser le monde en Antiquité, Moyen Âge et Modernité. On va s’apercevoir d’un coup que ça ne mène pas plus loin. Car l’époque récente, avec la production de nouvelles machines, a commencé à mettre en route une vieille éthique". 

Il s’est passé plus de choses durant les trente dernières années qu’au cours des trois derniers siècles. Et un jour, l’humanité se retrouvera sacrifiée aux grandes œuvres qu’elle avait créées pour son confort. 

Karl Kraus a publié trois recueils d’aphorismes comme autant de précis de "dénonciations massives" : Dires et contre-dires en 1909, Pro domo et mundo en 1912 et La nuit venue en 1918. Mais on lui doit aussi la même année, Les derniers jours de l’humanité, son grand chef d’œuvre qui fût adapté à maintes reprises au théâtre. Sans oublier un bel ouvrage : Troisième nuit de Walpurgis publié en 1933 qui s’attaque à la barbarie du nazisme. Bien que Karl Kraus ne connut pas la Seconde Guerre mondiale - il meurt le 12 juin 1936, à l’âge de 62 ans - il assista cependant à la montée du nazisme, cette "simultanéité d’électrotechnique et de mythe, de fission atomique et de bûcher, de tout ce qui existe et n’existe plus", dont la responsabilité incombe en grande partie selon lui à la presse.

Le national-socialisme n'a pas anéanti la presse, mais la presse a produit le national-socialisme. En apparence seulement, comme réaction, en réalité comme accomplissement.

Bien que le philosophe n’eut jamais d’affiliation politique affichée et stable, il est indéniable que bien que ses analyses des phénomènes politiques furent "culturelles et morales", elles exprimaient une vision dramatiquement prophétique de l’histoire. 

Bibliographie