Alors que certains s’affligent de la crise en cours, d’autres saisissent l’occasion pour innover et créer. Mais comment définir et reconnaitre l’instant où saisir l’occasion ? Le philosophe Vladimir Jankélévitch nous propose ses réflexions dans son livre "Le Je-ne-sais-quoi et Le Presque-rien" publié en 1957.

Vladimir Jankélévitch lors d'une commémoration le 24 avril 1983 à Paris
Vladimir Jankélévitch lors d'une commémoration le 24 avril 1983 à Paris © Getty / Jean-Jacques BERNIER

En cette période de pandémie et de crise à bien des égards, nous voyons apparaître de nombreuses initiatives créatrices dans les domaines de l’entreprenariat et du bénévolat. Ces émergences et leurs réalisations concrètes s’accomplissent parce que leurs initiateurs ont su identifier l’instant où saisir l’occasion qui se présentait à eux… 

L’occasion n’est toutefois pas l’instant : commencement ou recommencement, initiative ou relance, l’occasion est un instant qui est pour nous une chance - une chance de réalisation, de connaissance ou d’amour !

Le philosophe français Vladimir Jankélévitch dans son livre Le Je-ne-sais –quoi et Le Presque-rien, publié une première fois en 1957 puis remanié et réédité en trois tomes en 1980, développe sa conception de "l’occasion" en ayant recours à celle de "l’instant". 

L’instant et l’occasion

Selon Vladimir Jankélévitch, "le temps n’est pas pure continuation d’être, le temps est l’intervalle qui à l’infini se résout en instants virtuels…" et "l’occasion n’est pas l’instant pur et simple, mais elle n’est pas davantage, ni l’accident ou l’incident faisant problème, ni la conjoncture ou le nœud de circonstances formant un grumeau au centre de situation imprévue". Pour le philosophe, l’occasion est "un cas qui vient à notre rencontre", tout à la fois occurrence objective, indépendante de notre esprit et source de potentialités infinies. Et ce "hasard" peut être à la fois "un auxiliaire comme une entrave" mais quel que soit sa nature, cette "occasion-là" revêt la forme d’offres de service et de chances inédites.

Vladimir Jankélévitch explique qu’il faut adopter face à l’occasion une vigilance de tous les instants. En effet, il ne s’agit pas de se laisser bercer par la durée pure, s’adoucir au charme de l’intervalle car… l’instant lui, ne veut pas l’attente quiétiste, mais la tension aiguë et l’attention lucide.

Ainsi pour le philosophe, celui ou celle qui souhaite "saisir cet instant" doit demeurer réceptif à son intuition qui est à même de capter et capturer l’instant jusqu’à se confondre avec lui.

Attendre ne suffit plus : il faut maintenant se tenir prêt, faire le guet et bondir, comme le chasseur qui capture une proie fragile ou le joueur qui attrape au vol une balle insaisissable… l’instant occasionnel est une chance infiniment précieuse qu’il ne faut pas laisser échapper.

Pour Jankélévitch, l’art de l’être aux aguets saisissant l’occasion s’apparente à l’improvisation et il nous incombe d’en profiter car "l’occasion n’est pas une aubaine inespérée qui se présente d’elle-même… mais une chance dirigée, mise au service de notre liberté".

Le philosophe ne s’érige pas en coach de vie apte à vous préparer à saisir l’occasion en tant qu’opportunité ou en gourou dont l’enseignement de la pleine conscience nous rendrait susceptible de percevoir et reconnaitre l’instant comme source de bien-être car d’une part, le caractère fluctuant du milieu temporel interdit tout conditionnement et d’autre part, par nature, l’humain s’anime de passion à ce qui favorise son devenir. Ainsi nous ne sommes ni prêt, ni préparé en quelque sorte à ce surgissement de l’occasion qui ne se produit qu'une seule fois. Ainsi Vladimir Jankélévitch insiste beaucoup sur les caractéristiques propres à l’occasion :

L’occasion, du moins sous sa forme première, ne nous sera pas renouvelée, et cette unicité explique sans doute le caractère passionnant, poignant, exceptionnel, de la moindre occasion… toute vraie occasion est un hapax, c’est-à-dire qu’elle ne comporte ni précédent, ni réédition, ni avant-goût ni arrière-goût ; elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs et ne connaît pas de "seconde fois".

Il nous est donc impossible de nous y préparer à l’avance ou de la rattraper après coût et moins encore d’en tirer des leçons puisque la vraie occasion est unique. L’humain se contenterait donc simplement de la saisir ? Pas seulement, rétorque le philosophe :

En fait, l’occasion est une grâce qu’il faut parfois aider sournoisement et qui n’est pas donc tout à fait gracieuse.

Selon Vladimir Jankélévitch, il faut être dans un état particulier de prédisposition pour reconnaître et saisir l’occasion :

C’est ainsi que tout peut devenir occasion pour une conscience en verve capable de féconder le hasard et de le rendre opérant ; toute conjoncture, et même un empêchement de vivre comme la maladie ou la prison, peut tourner en occasion quand on en sait le bon usage. Il y a donc dans l’occasionnalité une sorte de causalité réciproque.

Jankélévitch cite l’exemple du génie créateur qui saisit l’occasion pour la rendre riche et féconde, à l’instar du peintre qui parvient à saisir "à l’improvisade" ses pinceaux pour reproduire sur sa toile les teintes d’un coucher de soleil imprévu dans l’espoir de cueillir la minute heureuse et ainsi par son action, on peut imaginer qu’il "suscite littéralement le coucher de soleil qui l’inspirera". 

L’occasion est une chance et une chance inédite, inouïe, inespérée, par la réunion exceptionnelle de facteurs ou de conditions qui demeurent en général disjoints. L’occasion est l’alternative surmontée et l’on comprend que cette accession à la métempirie, même si elle ne dure qu’un instant, nous apporte une grande joie. 

L’occasion est donc métempirique, c’est-à-dire qu’elle dépasse le champ de l’expérience et de la connaissance positive, ne se réalise que dans le chronologisme de deux moments privilégiés rassemblés en un seul. Ainsi pour Vladimir Jankélévitch :

La vie est une chance durable et permanente qui nous offre à tout moment les occasions du repêchage et qui est sans cesse à notre disposition. 

Et comme le précise le philosophe, pour une occasion perdue, tant d’autres s’offriront mais ce ne sont jamais les "mêmes" car les occasions sont des instants irréversibles dans une vie. Le philosophe remarque ô combien l’occasion perdue devient l’occasion par excellence grâce à l’effet rétroactif du Plus-jamais, le Never more ! Faites-en vous-même l’expérience en vous remémorant une occasion de votre vie que vous avez laissé échapper : convoquer ce souvenir vous procurera la plus grande émotion… Ce Plus-jamais explique la tendresse infinie que l’on peut éprouver par la remémoration de l’enfance et de cette innocence perdue à jamais. 

En "philosophe", Vladimir Jankélévitch en conclut que "la vie toute entière est donc cette divine et unique occasion, elle qui est vouée à la mort et en aucun cas, ne nous sera renouvelée."

Vladimir Jankélévitch nous invite à "penser" sur notre vie, cette succession d’instants, mais bien plus encore à nous en saisir comme le "Grand instant" comme un miracle occasionnel. Notre vie ne se réduit-elle pas dans son intégralité en une occasion qu’il ne faut laisser s’échapper ! Pour le philosophe :

L’être qui vit cet instant, il est à son tour une chance unique, un hapax incarné, une occasion à deux pattes qui va, qui vient, qui naît, se continue et puis disparait pour toujours. Rien que de penser à cette unicité mystérieuse, le cœur bat plus fort et plus vite.

Citant Nicolas de Sault, ecclésiastique du XVIIe siècle, qui écrit en 1651 dans son Adresse pour chercher Dieu par les voies naturelles et surnaturelles : "Il n’est rien de si précieux que le temps puisque avec un seul moment on peut acheter la jouissance d’une glorieuse éternité". Vladimir Jankélévitch nous rappelle toute la préciosité de ce temps de notre vie, "cette fine pointe imperceptible dans le firmament de l’éternité, ce minuscule printemps qui ne sera qu’une fois, et puis jamais plus". 

Vladimir Jankélévitch fût professeur à la Sorbonne pendant plus de trente ans. Son engagement comme enseignant n’a d’égal que celui de résistant pendant la guerre ou comme "marcheur infatigable de la gauche" au côté des étudiants en mai 68 ou bien encore comme défenseur et militant de l’enseignement de la philosophie dans le secondaire au côté de Jacques Derrida. Sa métaphysique du "Je-ne-sais-quoi" et du "Presque-rien" ainsi que sa morale de l’intention bienfaisante autant que sa réflexion sur l’esthétique comme ineffable sont des invitations à une pensée vivante, une pensée en action.  

Vladimir Jankélévitch était aussi musicologue, nous lui devons une douzaine d’ouvrages sur la musique et les compositeurs. Il meurt, à l’âge de 81 ans, le 6 juin 1985 à Paris. 

Et sur la façade du numéro 1 du quai aux Fleurs à Paris, où résidèrent Vladimir Jankélévitch et son épouse à partir de 1938, est apposée une plaque sur laquelle est inscrite cette citation du philosophe lui-même : "Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l'éternité."

Bibliographie