Alors que nous approchons de la fin de cette si singulière période de confinement et que certains ont repris le travail, que diriez-vous d'une pause philosophique ? Que peuvent nous offrir ces maitres à penser en ces moments charnières, d'entre-deux ? Aujourd'hui, Hannah Arendt sur la "Condition de l'homme moderne".

Portrait d'Hannah Arendt
Portrait d'Hannah Arendt © RYOHEI NODA / CREATIVE COMMONS

Je propose le terme "via activa" pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action. Elles sont fondamentales parce que chacune d'elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l'homme.

Ainsi s'ouvre le premier chapitre de Condition de l'homme moderne, livre de la philosophe Hannah Arendt publié en 1958.

Loin d'opposer de manière simpliste la "via activa" à la "via comtemplativa", la seconde étant le plus souvent valorisée par les religieux et les philosophes, Hannah Arendt, dans cet ouvrage, souhaite redonner une place prépondérante aux différentes activités liées à la première : le travail, l'œuvre et l'action.

Sans commune mesure avec les intentions et les valeurs prônées par le triptyque au relent de pétainisme "Travail, Famille, Patrie", la philosophe définit à partir de ces trois activités (travail, œuvre et action), le triangle de sustentation de sa pensée, surface sur laquelle se développe l'espace conditionnel garantissant à l'homme moderne, son équilibre.

De son livre Condition de l'homme moderne et de ses trois principes actifs, Hannah Arendt nous livre, après deux chapitres introductifs et un court prologue où elle dénonce la perte de sens liée aux évolutions technologiques par le biais de deux exemples : la conquête de l'espace et l'automatisation du travail, sa plus profonde réflexion sociale et politique.

Le travail

Hannah Arendt débute ce chapitre par une mise en garde sur la critique qu'elle fait de Karl Marx. Où sa pensée philosophique et politique apparaît comme un fil conducteur dans ce chapitre et dans l'ensemble du livre, d'autres comme Smith, Locke, Kant, Hésiode, Aristote mais également Nietzsche ou Bergson sont des jalons réflexifs sur l'histoire du travail et de sa valeur.

On notera que les distinctions entre travail qualifié et non qualifié, comme entre travail manuel et travail intellectuel, ne jouent le moindre rôle ni dans l'économie classique, ni dans l'œuvre de Marx. Comparée à la productivité du travail, elles sont en effet d'importance secondaire. Toute activité exige un certain talent, une certaine qualification, le nettoyage et la cuisine autant que la littérature ou l'architecture. La distinction ne s'applique pas à des activités différentes, elle signale seulement des étapes et des qualités à l'intérieur de chacune d'elles.

Hannah Arendt s'oppose à Marx sur bien des aspects et le modèle proposé par la philosophe est plutôt celui de la joie et du bonheur du travail tout en gardant clair à l'esprit que celui-ci est futile, périssable et que cette activité humaine n'offre pas l'immortalité laissant ainsi la place à l'œuvre qui elle seule est prompte à créer un monde d'objets.

L'oeuvre

L'œuvre de nos mains, par opposition au travail de nos corps... fabrique l'infini variété des objets dont la somme constitue l'artifice humain… l'usage auquel ils se prêtent ne les fait pas disparaître et ils donnent à l'artifice humain la stabilité, la solidité qui, seules, lui permettent d'héberger cette instable et mortelle créature, l'homme.

Ainsi l'homo faber instaure un monde écuré et se rend maître de la nature, de soi et de ses actes. Hannah Arendt écrit au sujet de cet homme "maitrisant" :

L'homo faber a toujours été destructeur de la nature… se conduit en seigneur et maître de la terre. Sa productivité étant conçue à l'image d'un Dieu créateur, puisque, si Dieu crée ex nihilo, l'homme crée à partir d'une substance donnée, la productivité humaine devait par définition aboutir à une révolte prométhéenne parce qu'elle ne pouvait édifier un monde fait de main d'homme qu'après avoir détruit une partie de la nature créée par Dieu.

Hannah Arendt évoque très largement l'automatisation du travail et ainsi l'absence de limites du travail, tout comme la course effrénée à l'abondance d'un humain devenu l'esclave de machines qui imposent leur rythme et qui détruisent le monde.

Mais ne perdons pas le lien étroit de cette réflexion avec l'œuvre, et sa présence utile dans le domaine public.

"Accomplir de grandes actions et dire de grandes paroles" ne laisse point de trace, nul produit qui puisse durer après que le moment aura passé de l'acte et du verbe… Les hommes de parole et d'action… ont besoin de l'artiste, du poète et de l'historiographe, du bâtisseur de monuments ou de l'écrivain, car sans eux le seul produit de leur activité, l'histoire qu'ils jouent et qu'ils racontent, ne survivrait pas un instant. 

L'action

Agir, au sens le plus général, signifie prendre une initiative, entreprendre, mettre en mouvement. Parce qu'ils sont initium, nouveaux venus et novateur en vertu de leur naissance, les hommes prennent des initiatives, ils sont portés à l'action.

Et plus loin : 

Le fait que l'homme est capable d'action signifie que de sa part on peut s'attendre à l'inattendu, qu'il est en mesure d'accomplir ce qui est infiniment improbable. Et cela à son tour n'est possible que parce que chaque homme est unique, de sorte qu'à la naissance quelque chose d'uniquement neuf arrive au monde. 

Mais si l'acte est l'expression de l'unicité d'un homme, son action s'inscrit parmi d'autres hommes, ce qui est n'est pas sans conséquences : d'une part l'acte aura forcément des conséquences dans le réseau des relations humaines et d'autre part ,celle-ci se montre parfois imprévisible et sans effets. De plus l'action à l'inverse du travail ou de l'œuvre se frotte immanquablement à l'exposition en public et nécessite un courage. Lorsque l'homme prend la parole et agit, il s’immortalise. 

Mais ces espaces publics sont menacés de disparaitre et l'action est sans cesse fragilisée, bien heureusement, l'arrivée perpétuelle d'hommes nouveaux redonne l'espérance en la possibilité de sauver de l'oubli cette quête de l'immortalité.

Hannah Arendt est née à Hanovre le 14 octobre 1906. Elle s'est toujours défendue d'être qualifiée de philosophe, se voyant bien davantage en politologue. Célèbre pour ses travaux sur l’activité politique et le totalitarisme, ses publications et ses domaines d'études tendraient à le prouver.

Ses ouvrages les plus célèbres comme Les Origines du totalitarisme en 1951 et La Crise de la culture en 1961 en sont de flagrants exemples sans oublier son livre où elle développe à la suite du procès d'Adolf Eichmann en 1961 à Jérusalem, son concept de banalité du mal. Eichmann à Jérusalem fut publié en 1963 et fut l'objet d'une controverse internationale. Une controverse qui n'est pas sans rapport avec Heidegger qui fut son professeur (avec qui elle eût une relation amoureuse) en 1925 tout comme le furent, après son baccalauréat, Husserl et Jasper qui, plus tard, allait devenir son directeur de thèse.

Bibliographie sélective d'Hannah Arendt

Pour aller plus loin

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