Le critique d’art et philosophe américain Jonathan Crary déclare que : "parce qu’il résiste à toute tentative d’exploitation, le sommeil est l’obstacle majeur à la pleine réalisation du capitalisme". Une thèse qu'il développe dans son essai publié en 2016 et baptisé : "24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil".

Jonathan Crary
Jonathan Crary © (Capture d'écran - www.films.com)

Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens.

Jonathan Crary développe dans son essai 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil (2016) cette thèse inspirée de celle de Michel Foucault qui définit le sujet contemporain comme produit par des structures de pouvoir et des dispositifs continus de surveillances que sont aujourd’hui les nouvelles technologies - et notamment les écrans. 

Jonathan Crary est enseignant, critique et historien de l’art et de l’esthétique. À ce titre, il utilise le cinéma et la peinture pour illustrer sa thèse, notamment une toile peinte en 1782 par l’artiste anglais Joseph Wright of Derby et baptisée Les filatures de coton d’Arkwright, la nuit. Dans ce tableau, les fenêtres sous le clair de lune de la filature laissent entrevoir la constellation des lumières au gaz … 

"Cette œuvre a été reproduite dans de nombreux livres sur l’histoire de l’industrialisation pour illustrer – de façon souvent erronée – l’impact de la production manufacturière dans l’Angleterre… L’éclairage artificiel de la fabrique annonce le déploiement rationalisé d’un rapport abstrait entre le temps et un travail coupé des temporalités cycliques qui étaient celles des mouvements de la lune et du soleil. La nouveauté des filatures d’Arkwright ne tient pas à un facteur mécanique. Elle consiste plutôt en une reconceptualisation radicale de la relation entre travail et temps : 

C’est l’idée d’opérations productives qui ne s’interrompent pas, celle d’un travail pouvant fonctionner 24/7 pour générer du profit."

Le temps 24 / 7

Pour Jonathan Crary, depuis les années 1980 avec l’arrivée et la consommation de cocaïne et certains dérivés des amphétamines, l’homme peut prolonger presque à l’infini son temps de présence au monde et à la société. Cette volonté d’une forme de performance s’est appliquée autant à nos loisirs qu’aux injonctions du marché et s’inscrit dans ce que le philosophe nomme : le temps 24/7, ce temps de 24 heures et 7 jours sur 7 qui abolit les frontières entre le jour et la nuit et qui impacte notre temps de veille et de sommeil :

L’expression 24/7 attribue une valeur absolue à la disponibilité, mais ce faisant aussi au retour incessant de besoins et d’incitations vouées à une perpétuelle insatisfaction… En ce qui concerne la vie professionnelle, l’idée qu’il faudrait travailler sans relâche devient plausible, voire normale. 

Pour Jonathan Crary, ce temps 24/7, dans lequel l’individu doit se rendre davantage disponible, est l’allié du capitalisme et le sommeil a une valeur de résistance :

Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain… 

"Étant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, sera toujours en butte aux exigences d’un univers 24/7."

Et Jonathan Crary va encore plus loin dans sa réflexion en imputant à ce temps 24/7 la responsabilité du désastre écologique en cours : 

L’impératif 24/7 fait corps avec la catastrophe écologique, participe de sa promesse de dépense permanente, du gaspillage infini qui l’alimente et du chamboulement profond des cycles et des saisons qui sous-tendent l’intégrité écologique de la planète.  

Pour Jonathan Crary, le sommeil est passablement menacé et les moyens d’altération opèrent déjà dans nos sociétés :

Le sommeil, en tant qu’obstacle majeur- c’est lui qui constitue la dernière de ces "barrières naturelles" dont parlait Marx – à la pleine réalisation du capitalisme 24/7, ne saurait être éliminé. Mais il est toujours possible de le fracturer et de le saccager, sachant que, les méthodes et les mobiles nécessaires à cette vaste entreprise de destruction sont déjà en place.

Et le philosophe assimile ces dispositifs et processus de modification de notre sommeil au démantèlement des protections sociales. Il compare même cette tentative de pollution et de privatisation de notre sommeil à l’accès universel à l’eau. En effet pour le philosophe, à l’instar de l’eau en bouteille, il existe un phénomène semblable de "construction de rareté", de "privatisation du sommeil". 

Plus loin, Jonathan Crary s’interroge : "dormir moins, ne serait-ce pas mettre toutes les chances de son coté de "croquer la vie à pleine dent" ? Et ce sommeil, qui affirme la nécessité d’un ajournement, d’un désengagement périodique des réseaux et appareils qui nous entourent, ne s’inscrit-il pas dans le rythme biologique de l’humain ainsi que de presque tous les êtres vivants ? 

On entend déjà les objections : on criera au salmigondis new age, voire pire, à une nostalgie pseudo-heideggérienne douteuse de retour à la terre. Mais le fond de l’affaire est ailleurs : dans le paradigme néolibéral mondialisé, le sommeil est fondamentalement un truc de losers".

Pour Jonathan Crary : "à présent, au XXIe siècle, le sommeil entretient une relation plus troublante au futur" et demeure, par plusieurs aspects, un état frontière entre le social et le naturel ainsi qu’une présence au monde cyclique essentielle à la vie donc incompatible avec le capitalisme.

Le sommeil en question

Dans cet essai, Jonathan Crary dresse une historiographie du sommeil grâce aux grandes figures philosophiques. Il précise tout d’abord qu’au regard des enjeux économiques importants que représente la "gouvernance" de notre sommeil, il n’est pas étonnant qu’il subisse aujourd’hui "une érosion généralisée" sous le coup des assauts portés contre le temps que nous y consacrons.

Le philosophe explique que l’adulte américain moyen dort six heures et demie par nuit, alors qu’au début du XXe siècle cette durée était de dix heures. Le sommeil possède une histoire dense, jamais stable, il n’a jamais été monolithique et a adopté des formes et motifs très variés.

Selon Jonathan Crary, c’est à partir du milieu du XVIIe siècle que l’on a commencé à saisir son incompatibilité avec les notions modernes de productivité et de rationalité. Ainsi le philosophe nous rappelle que pour le philosophe anglais John Locke, "le sommeil apparaissait comme une regrettable quoique inévitable interruption dans l’accomplissement des priorités assignées aux hommes par dieu" et pour l’écossais David Hume, il apparait "comme la fièvre, la folie comme autant d’obstacles  à la connaissance". Puis  à partir du XIXe siècle, le sommeil se révèle, par l’asymétrie qu’il présente face à la veille selon les modèles hiérarchiques, "comme une régression vers un mode d’activité inferieur". 

Jonathan Crary explique que seul le philosophe allemand Arthur Schopenhauer a procédé à une inversion, un retournement de cette hiérarchie contre elle-même, en affirmant que "le vrai noyau de l’existence humaine ne pouvait être découvert que dans le sommeil".

Jonathan Crary affirme que "la force homogénéisante du capitalisme est incompatible avec toute structure intrinsèque de différenciation binaire" comme le couple veille / sommeil, sommeil qui constitue désormais une expérience déconnectée des notions de nécessité et de nature et qui adopte la forme d’une fonction variable qu’il s’agit de gérer.

L’humain ne se réfère plus à un état de déconnection qu’offre le sommeil mais s’apparente, tel un appareil placé en état de disponibilité, à une machine en mode "veille" redéfinissant le sens même du sommeil comme "un simple état d’opérationnalité et d’accessibilité différées ou réduites"

… La logique on / off est dépassée : rien n’est plus fondamentalement off – il n’y a plus d’état de repos effectif.

Le philosophe cite comme exemple, pour soutenir sa thèse, une étude récente qui montre l’accroissement exponentiel des gens qui se lèvent la nuit pour consulter leurs messages électroniques ou pour accéder à leurs données, soulignant l’omniprésence de nos téléphones mobiles sur nos tables de nuit.

Puis après un chapitre dans lequel le philosophe analyse en détails et à force d’arguments tous "les bienfaits" du sommeil, il conclue :

Il se peut […] qu’imaginer un futur sans capitalisme commence par des rêves de sommeil.

Jonathan Crary est l’auteur de nombreux ouvrages dont deux seulement ont bénéficié d’une traduction française. Né en 1951, il enseigna d’abord à l'Université de Californie à San Diego et depuis 1989 à l'Université Columbia à New York mais il est aussi régulièrement invité à Princeton et Harvard.

Bibliographie