Parmi les peintures rupestres de la grotte de Lascaux, "l'homme du puits" a fasciné l'écrivain George Bataille durant les dernières années de sa vie. Dans son livre "Les larmes d'Eros" sortie en 1961, le philosophe cherche entre autres à décrypter un scénario vieux de plus de 18 000 ans.

L'homme de Lascaux
L'homme de Lascaux © AFP

Auteur prolifique de romans, d'essais et d'articles, l'écrivain philosophe George Bataille connaît en 1950 un passage à vide qui lui permet de former un grand nombre de projets dont celui d'une Histoire universelle, auquel il songeait déjà en 1934 et dont il souhaite faire une histoire de l'art. 

Ainsi de ce projet, naîtront en 1955 deux ouvrages consacrés à l'art pictural : La Peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l'art et Manet. Puis les années suivantes : L'Érotisme en 1957 et enfin Les Larmes d'Éros en 1961 (l'année qui précède sa disparition). 

George Bataille interroge dans ses livres, les liens qui s'établissent en actes entre la peinture (les représentations en général), le désir et la mort ainsi que la volupté et l'horreur. 

Et, plus largement encore sur les liens entre l'érotisme et la mort.

N'y a-t-il pas dans les réactions obscures – immédiates – au sujet de la mort et de l'érotisme, telles que je crois possible de les saisir, une valeur décisive, une valeur fondamentale ?

Ainsi Les larmes d'Eros, titre d'une poétique esthétisante, a pour ambition de raconter une histoire de l'érotisme. Sujet d'une vaste ampleur s'il en est, d'autant plus que le philosophe commence son récit à la préhistoire avec nos ancêtres homo sapiens.

J'imagine introduire la question la plus lourde, à la fin retrouvant dans les documents préhistoriques les plus anciens, le thème que la Bible illustra. Retrouvant, ou du moins disant que je retrouve, au plus profond de la caverne de Lascaux, le thème du péché originel, le thème de la légende biblique : la mort liée au péché, liée à l'exaltation sexuelle, à l'érotisme ! 

George Bataille en 1940
George Bataille en 1940 / Carte d'identité

George Bataille est, depuis son premier livre sur Lascaux en 1955, tout simplement fasciné par une peinture rupestre baptisée "l'homme du puits" :

Sous la forme d'une peinture exceptionnelle, l'Homme de Lascaux sut ensevelir au plus profond cette énigme qu'il nous propose...celle d'un homme au visage d'oiseau, qu'affirme un sexe droit, mais qui s'effondre. Cet homme est allongé devant un bison blessé. Celui-ci va mourir, mais faisant face à l'homme, il perd affreusement ses entrailles…Plus loin, vers la gauche, une rhinocéros s'éloigne mais il n'est pas sûrement lié à la scène où le bison et l'homme-oiseau nous apparaissent unis dans l'approche de la mort. Que dire ici, de cette évocation frappante, depuis des millénaires ensevelie dans cette profondeur perdue – pour ainsi dire inaccessible ?

George Bataille fait alors de "l'homme du puits" la pierre d'achoppement qu'il ne cessera de tailler de ses réflexions tel un silex, pour en faire l'outil contondant de sa pensée dans le but de résoudre l'énigme des interprétations que pose cette scène. Il écrit dans Les larmes d'Eros :

Dans ce nouveau livre, l'énigme de Lascaux n'aura pas toute la place, du moins sera-t-elle à mes yeux le point d'où je partirai. Et c'est à son propos que je m'efforcerai de montrer le sens d'un aspect de l'homme qu'il est vain de négliger ou d'omettre, et que le nom d'érotisme désigne.

Une scène qui, comme il l'explique dans son livre lui posait déjà des interrogations en 1955 (dans l'ouvrage La Peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l'art) :

Dans un ouvrage écrit, il y a six ans, sur la caverne de Lascaux, je m'étais interdit d'expliquer personnellement cette scène surprenante. Je me bornai à rapporter l'interprétation d'un anthropologue allemand, qui la rapprochait d'un sacrifice yakoute et voyait dans l'attitude de l'homme l'extase d'un chaman, qu'un masque, apparemment, déguise en oiseau. Le chaman – le sorcier – de l'âge paléolithique n'aurait pas différé beaucoup d'un chaman, d'un sorcier sibérien des temps modernes. A vrai dire, l'interprétation ne possède qu'un mérite : elle souligne "l'étrangeté de la scène".

Et en effet, George Bataille n'a cessé d'émettre de prudentes remarques sur cette scène, il évoque dans Les larmes d'Eros comment ce sujet était encore source d'interrogation dans son livre l'érotisme sorti en 1957 :

Après deux ans d'hésitation, il me parut possible cependant d'avancer, faute d'hypothèse précise, un principe. J'affirmai dans un nouvel ouvrage, me basant sur le fait "que l'expiation consécutive au meurtre est de règle chez les peuples dont la vie ressemble en quelque mesure à celle des peintres des cavernes" : "le sujet de cette célèbre peinture (qui suscita des explications contradictoires, nombreuses et fragiles) serait le meurtre et l'expiation". Le chaman expierait, en mourant, le meurtre du bison…Tout au moins cette manière de voir a-t-elle le mérite de substituer à l'interprétation magique (utilitaire), évidemment pauvre, des images des cavernes, une interprétation religieuse, plus en accord avec un caractère de jeu suprême…"

Car pour George Bataille, il y a une hiérarchisation des processus qui ont permis la transformation du primate en homme. En premier lieu, le travail puis l'érotisme et enfin la guerre

Il est vrai qu'avant tout, ces cavernes sombres furent en fait consacrées à ce qu'est, dans sa profondeur, le jeu – le jeu qui s'oppose au travail, et dont le sens est avant toutes choses d'obéir à la séduction, à la passion. Or la passion, introduite, en principe, là où des figures humaines apparaissent, peintes ou dessinées, sur les murs des cavernes préhistoriques, est l'érotisme….beaucoup de ces figures masculines ont le sexe levé… Il y a peut être un aspect paradisiaque de l'érotisme premier dont nous retrouvons, dans les cavernes, les traces naïves. Il est sûr qu'à sa naïveté enfantine s'oppose déjà une certaine lourdeur. Tragique… Et sans le moindre doute, c'est que l'érotisme et la mort sont liés. Nous avons déjà vu l'érotisme lié à la mort au plus profond de la grotte de Lascaux.

Ces deux thèmes de la mort et du sexe, l'imbrication resserrée de l'érotisme et de la mort figure indubitablement dans cette scène de "l'homme du puits" tout en conservant son caractère mystérieux. 

La seconde partie du livre traite de la relation entre le sexe et la religion, le philosophe raconte brièvement l'art érotique du Moyen-Age à nos jours puis la place du sexe dans l'art religieux étayant sa démonstration avec des peintres comme Degas, Delacroix et Goya et les écrits du marquis de Sade. 

Il faut dire que George Bataille, dès son premier livre fait souffler un vent de scandale lorsqu'il publie en 1928 sous un pseudo : L'histoire de l'œil, roman qui décrit les expériences sexuelles de deux adolescents et leur perversité croissante.

Profondément athée, le philosophe s'intéresse au sacré, au mysticisme, au chamanisme, au bouddhisme zen et aux rites païens ou religieux. Il crée même une société secrète aux tonalités ésotérique en résonance et en marge de la revue Acéphale

Persuadé de la perversité du fascisme, ne croyant pas aux mouvements prolétariens, il fonde en 1935, Contre-Attaque, un mouvement d'intellectuels révolutionnaires prônant la libre expression sexuelle contre le capitalisme et contre la bourgeoisie.

Abandonnant ensuite l'action politique, il se consacre entièrement à son écriture aux penchants "hautement" autobiographiques, explorant les relations entre le sacré et l'extase et portée par une fascination prononcée de l'horreur de la mort.

Bibliographie 

  • Histoire de l'œil, sous le pseudonyme de Lord Auch, Collection L'Imaginaire Gallimard, 1993
  • L'Abbé C., Éditions de Minuit, 1950
  • La Peinture préhistorique. Lascaux, ou la Naissance de l'art, Genève, Skira
  • L'érotisme, Éditions de Minuit, 1957
  • Les Larmes d'Éros, Editions 10-18, Jean Jacques Pauvert, 1961

Pour aller un peu plus loin

Un miracle à Vézelay ? Bataille, Georges. par Christine Siméone

DEBOUT LES MORTS ! par Stéphanie Fromentin : Debout... Georges Bataille !

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