C'est "Un vrai choc économique" sans précédent depuis les années d'après-guerre, déclare Bruno Le Maire. Toute la nation est invitée à relancer l'économie… mais ne pourrions-nous pas repenser ce modèle avec le philosophe viennois Ivan Illich ?

Ivan Illich en 1976
Ivan Illich en 1976 © Getty / Bernard Diederich

Un événement imprévisible et probablement mineur servira de détonateur à la crise… ce qui est évident aux yeux de quelques-uns sautera tout à coup aux yeux du grand nombre : l'organisation de l'économie toute entière en vue du mieux-être est l'obstacle majeur au bien-être. 

(Extrait de La Convivialité, Ivan Illich, 1973)

Lors d'une conférence de presse, le 19 avril dernier, le Premier ministre  Édouard Philippe déclarait que le pays connaîtrait, en 2020, avec une baisse de croissance de 8%, "la plus forte récession connue en France depuis 1945". Le PIB lui, chute de 5,8 % au premier trimestre selon une étude de l’Insee, du jamais vu depuis 1949. Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, annonce devant les commissions des affaires économiques et du développement durable de l’Assemblée nationale, qu’"il y aura un vrai choc économique".

Outre le mot d'ordre lancé dans tous les médias sous forme d'invitation à relancer l'économie, d'autres voix s'élèvent pour réclamer haut et fort une mise à bas de ce système afin d'en inventer un nouveau comme dans les années 1970 avec le philosophe Ivan Illich.

Ivan Illich, apôtre de la décroissance

Ce philosophe, né à Vienne en 1926 et qui fut prêtre, va faire polémique en publiant quatre essais qui prennent pour cible : l'institution scolaire, la politique énergétique, le suroutillage des sociétés industrialisées et la surmédicalisation

Dans son deuxième essai, Une société sans école sorti en 1971, il pose clairement les problématiques qu'il développera dans ses écrits à venir : "L'éducation produit des consommateurs compétitifs ; la médecine les maintient en vie dans l'environnement outillé qui leur est désormais indispensable et la bureaucratie reflète la nécessité que le corps social exerce son contrôle sur les individus appliqués à un travail insensé. Qu'à travers l'assurance, la police et l'armée croisse le coût de la défense des nouveaux privilèges, cela caractérise la situation inhérente à une société de consommation ; il est inévitable qu'elle comporte deux types d'esclaves, ceux qui sont intoxiqués et ceux qui ont envie de l'être, les initiés et les néophytes." 

Ivan Illich en vint à la conclusion que pour que toute institution humaine soit efficace, elle doit renoncer à être illimitée.

En 1971, "Une société sans école" 

Dans cet ouvrage, le philosophe imagine une véritable société de subsistance adoptant pour se faire et délibérément une économie d'austérité. Et le système scolaire n'échappe pas à l'économie de marché :

L'école est l'agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu'elle est. La rareté des enseignants s'explique aussi par l'importance attribuée au "certificat de garantie", qui représente finalement une façon de manipuler le marché de l'emploi.

Pour le philosophe, l'élève est considéré comme un consommateur qui reçoit de la part du système de la connaissance en masse tout en étant constamment évalué. Révolutionner le système économique pour adopter une économie de subsistance ne peut se faire qu'en abrogeant le statut d'un élève consommateur, considéré comme un produit : "Qu'une telle économie [de subsistance] puisse se développer servira les intérêts de l'écrasante majorité des habitants des pays pauvres, mais c'est aussi la seule alternative aux pays riches face à la pollution accrue à l'exploitation, à l'édification d'un monde sans cesse plus assombri. Comme nous l'avons indiqué, jeter à bas le mythe du "produit national brut" ne se conçoit sans s'attaquer en même temps à celui de l' "éducation nationale brute" "

Pour Ivan Illich, il est évident que l'organisation capitaliste de notre système de classes se bâtit grâce à une société scolarisée qui est alors plus facilement contrôlable et sert les intérêts d'une minorité qui possède un pouvoir disproportionné sur l'opinion de la majorité. 

En 1973, le recueil de textes "Energie et Equité"

Dans ce deuxième recueil, paru deux ans après son attaque du système scolaire, Illich apporte en plein choc pétrolier sa réflexion sur la politique énergétique. Le philosophe viennois affirme que la pénurie n'est pas le problème mais qu'à l'inverse, c'est l'abondance qui génère immanquablement une dépendance, notamment à l'automobile. Et ces dépendances, malgré certaines prises de consciences et de décisions, ont des conséquences. L'accroissement de la consommation d'énergie entraîne l'iniquité sociale et une forme d'assujettissement de l'homme par l'homme.

Sa synthèse est sans appel et "englobante": "Plus l'énergie abonde, plus le contrôle de cette énergie est mal réparti. Il ne s'agit pas ici d'une limitation de la capacité technique à mieux répartir ce contrôle de l'énergie, mais de limites inscrites dans les dimensions du corps humain, les rythmes sociaux et l'espace vital… "

Choisir un type d'économie consommant un minium d'énergie demande aux pauvres de renoncer à leurs lointaines espérances et aux riches de reconnaître que la somme de leurs intérêts économiques n'est qu'une longue chaîne d'obligations.

Cette pensée totale chez Ivan Illich n'épargne aucun domaine car en réformer un seul est vain si l'on souhaite un équilibre. Au fil des années il développe les concepts et réflexions qu'il avait déjà énoncés à ses débuts.

En 1973 sort également "La Convivialité"

Dans cet essai, Ivan Illich formule sans détour la problématique principale liée au suroutillage :

L'homme a besoin d'un outil avec lequel travailler, pas d'un outillage qui travaille à sa place.

Dans l'élaboration de son système, le philosophe n'omet pas de réfléchir et de critiquer la société industrialisée trop largement pourvue en outils. Il souhaite instaurer grâce au partage des connaissances et en établissant une production raisonnée, une "société conviviale". Et cette "utopie" passe par s'interroger sur la place de l'outil et ses structures au sens le plus large bien sûr : 

La structure des forces de production menace les relations sociales plus directement que le fonctionnement biologique. Passer du charbon à l'atome, c'est passer du smog d'aujourd'hui à des niveaux accrus de radiation demain…

"La surcroissance de l'outil menace les personnes de façon radicalement nouvelles et, en même temps analogues aux formes classiques de nuisances et de dommages. La menace est nouvelle en ce que bourreaux et victimes sont confondus dans la dualité opérateurs / clients d'outils inexorablement destructeurs".

Ivan Illich souhaite l'établissement d'une "société conviviale" et investit de ses réflexions élaborées toutes les sphères de pensée et d'actions.

Et en 1974, parait "Némésis médicale"

Némésis est une déesse de la mythologie grecque mais aussi un concept exprimant la juste colère des dieux et le châtiment céleste qui s'abat sur les humains coupables d'_hubris_, c'est à dire de démesure, de mégalomanie.

Ivan Illich s'interroge sur le corps social tout autant que sur le corps "organique". Il analyse dans cet essai, les effets néfastes de la surmédicalisation de la santé, lorsque ce système, au-delà d'une certaine limite, tend à produire des effets inverses que ceux escomptés. Car ce désir de croissance illimité, avatar industriel, est un rêve malsain : celui de la démesure qui consiste à vouloir s'affranchir de toute limite. Ivan Illich transpose cette réflexion en évoquant une Némésis médicale et introduit ainsi son ouvrage :

L'entreprise médicale menace la santé. La colonisation médicale de la vie quotidienne aliène les moyens de soins. Le monopole professionnel sur le savoir scientifique empêche son partage. Une structure sociale et politique destructrice trouve son alibi dans le pouvoir de combler ses victimes par des thérapies qu'elles ont appris à désirer. Le consommateur de soins devient impuissant à se guérir ou à guérir ses proches. Les partis de droite et de gauche rivalisent de zèle dans cette médicalisation de la vie, et bien des mouvements de libération avec eux. L'invasion médicale ne connaît pas de bornes.

Alors que la pandémie est loin de s'éteindre et que les gouvernements mettent tout en œuvre pour "prévenir" une nouvelle vague, méditons prudemment sur cette dernière phrase extraite de son livre :

La vérité est que le dépistage précoce transforme des gens qui se sentent bien-portants en patients anxieux.

Bien sûr, les théories du philosophe sont discutables car pour lui cette surmédicalisation empêche les gens de supporter la souffrance et la mort quand ils ne la provoquent pas. Ainsi bardés de tout cet attirail technologique au service du médical, l'individu s'abstient de réfléchir à toute cette mythologie technique qui instaure une hiérarchie médicale toute-puissante et que suivent aveuglement les populations. Populations rendues passives et qui s'adonnent alors à une consommation technique et médicamenteuse effrénée.

Ivan Illich enseigna dans plusieurs universités et publia par la suite d'autres ouvrages moins polémiques donc moins médiatisés jusque dans les années 1990. 

Le philosophe meurt en 2002 des suites d'une tumeur au visage ; restent ses essais mais aussi quelques œuvres posthumes et des entretiens, notamment  La corruption du meilleur engendre le pire, avec David Cayley sorti chez Actes Sud en 2007.

Bibliographie d'Ivan Illich

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