Alors qu'un déconfinement progressif s'opère sur la planète et que nous investissons à nouveau les zones que les animaux s'étaient réappropriées, découvrons comment Épictète enseignait sa philosophie grâce à la figure animale, autant d'indicateurs sur l'évolution des rapports entre les hommes et les bêtes .

Portrait du philosophe figurant dans "Notice sur les traductions françaises du Manuel d'Épictète" publié en 1826.
Portrait du philosophe figurant dans "Notice sur les traductions françaises du Manuel d'Épictète" publié en 1826. © "A.C."

Propos du philosophe Épictète, retranscrits dans Entretiens, Livre l, XVI :

Nous sommes composés de deux natures bien différentes : d'un corps, qui nous est commun avec les bêtes, et d'un esprit, qui nous est commun avec les dieux. Les uns penchent vers cette première parenté, s'il est permis de parler ainsi, parenté malheureuse et mortelle. Et les autres penchent vers la dernière, vers cette parenté heureuse et divine. De là, vient que ceux-ci pensent noblement, et que les autres, en beaucoup plus grand nombre, n'ont que des pensées basses et indignes… Voilà la pente de presque tous les hommes, et voilà pourquoi il y a, parmi eux, tant de monstres, tant de loups, tant de lions, tant de tigres, tant de pourceaux. Prends donc garde à toi, et tâche de ne pas augmenter le nombre de ces monstres.

Épictète - qui signifie " homme acheté, serviteur " - est né vers l'an 50 de notre ère, à Hiérapolis, en Phrygie (aujourd’hui, la Turquie). Malgré son statut d'esclave, son maître lui permit d'assister aux entretiens d'un stoïcien : Musonius Rufus, avant de mener à son tour ces leçons. 

Affranchi en 94, il s'exile et s'installe à Nicopolis en Épire (l'une des treize régions de la Grèce). Là, il ouvre une "école de philosophie" où il continue d'enseigner le stoïcisme. Afin d'indiquer à ses disciples, les "bonnes conduites" à suivre, la métaphore est souvent employée notamment avec les animaux domestiques et sauvages.

Au travers de l’enseignement d’Épictète et de ces figures animales, découvrons le rapport qu’entretenait la société de l’époque avec les bêtes, ce qui ne peut que nous inviter à réfléchir sur ce même rapport et sur le statut que nous accordons aux animaux et, plus largement, sur la place et le traitement que nous réservons au vivant.

Le stoïcisme et la "condition" animale 

Ne désire que ce qui dépend de toi. Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les opinions qu'ils en ont. Extrait du Manuel d'Épictète

Outre une acceptation rationnelle de l'ordre du monde et de son évolution afin d'atteindre le bonheur, ce courant philosophique peut être considéré comme un panthéisme : Dieu est tout, Il est le Monde. Le Monde est un organisme parfait, gouverné par le Destin comme puissance spirituelle qui administre tout l’univers. 

Dans ses Fragments lll, 19, Épictète précise :

Toute chose obéit au cosmos et le sert : la terre et la mer, le soleil et les autres astres, les plantes et les animaux terrestres. Notre corps aussi lui obéit.

Et les animaux prennent ainsi leur juste place dans cet arrangement du Monde, (Entretiens l, 6) :

Dieu, qui est l’auteur de chaque animal, fait l’un pour être mangé, l’autre pour servir au labourage, l’autre pour fournir du fromage, un autre pour tel autre usage analogue, et pour tout cela, quel besoin ont-ils de pouvoir comprendre et juger les idées des sens ?

Pour ce philosophe, l'animal est utilitaire et il apparaît comme une évidence que les stoïciens ne sont pas des partisans de la "cause animale », sachant que cette notion n'existait pas à cette époque, de par la conception même que se faisait l'homme, des facultés, comme l'intelligence ou la raison, dont l'animal serait pourvu ainsi que de son "statut" dans la société.

Pour rappel, en France, la loi modernisant le statut juridique de l'animal dans le Code civil, fut publiée au Journal Officiel, le 17 février 2015, reconnaissant ainsi l'animal non plus comme un "bien meuble" mais comme un "être vivant doué de sensibilité".

Pour les stoïciens, les animaux ont une représentation du monde, non pas réfléchie comme chez les hommes, mais davantage spontanée et impulsive. Épictète explique que les animaux possèdent un "usage" des représentations mais, en revanche, sont dépourvus d'une conscience réfléchie, d'intelligence en somme, soulignant par là même, la faculté fondamentale qui différencie l'homme de la bête. Ainsi, dans Entretiens ll, 23, il définit ceci :

Ce n'est pas une chose bien commune d'accomplir ce que promet la qualité d'homme. C'est un animal mortel, doué de raison, et c'est par la raison qu'il se distingue des bêtes. Toutes les fois donc qu'il s'éloigne de la raison, qu'il agit sans raison, l'homme périt, et la bête se montre.

La figure métaphorique s'attache souvent aux traitements ou aux comportements des animaux domestiques ou sauvages, solitaires ou en groupes et permet d'illustrer parfaitement les thèmes de prédilection de cette philosophie comme la vertu, l'amitié, l'attitude à adopter dans les banquets ou celle du politique.

Le cheval

Le cheval est souvent représenté, et mérite comparaison avec les comportements humains, probablement en ce qu'il est une conquête de l'homme. Animal dressé, domestiqué, il est la bête que l'on "discipline" et "dresse" par excellence. Il occupe une place prépondérante dans la Grèce antique : pour preuve l'abondance de ses représentations en numismatique dès le Ve siècle av J.C. 

Pour Épictète, la vertu existe indépendamment du plaisir et demeure un trouble de l'âme.

La vertu est donc une valeur cardinale, maîtresse chez Épictète et les stoïciens ; elle n'est pas un acquis, elle est propre à l'homme et l'expression de sa noblesse d’âme, ainsi qu’il apparaît dans Entretiens lll, 29 : 

La vraie noblesse de l'homme vient de la vertu, et non de la naissance. - Je vaux mieux que toi, mon père était consul, je suis tribun, et toi tu n'es rien. - Mon cher, si nous étions deux chevaux et que tu me dises : " Mon père était le plus vif de tous les chevaux de son temps, et moi j'ai beaucoup de foin, beaucoup d'orge, et un magnifique harnais, je te dirais : « Je le veux bien, mais courons... ». N'y a-t-il pas dans l'homme quelque chose qui lui est propre, comme la course au cheval, et par le moyen de quoi on peut connaître sa qualité et juger de son prix ? Et n'est-ce pas la pudeur, la fidélité, la justice ? Montre-moi donc l'avantage que tu as en cela sur moi. Fais-moi voir que tu vaux mieux que moi, en tant qu'homme. Si tu me dis : « Je puis nuire, je puis ruer »,  je te répondrai que tu te glorifies là d'une qualité qui est propre à l'âne et au cheval, et non à l'homme.

Il serait réducteur et faux de considérer le stoïcien comme un misanthrope par la grande importance que ce courant de pensée, enseigné par Épictète, accorde à la vie intérieure, car celle-ci n'a de sens, uniquement si elle trouve à s'exprimer dans l’action, donc immanquablement dans l'interaction avec les autres. Elle en est même indissociable car pour le philosophe, l'amour de soi se double d'un amour de nos congénères.

Épictète et les stoïciens ne sont donc pas indifférents, loin de là, au sort de leurs semblables et donc de la cité. Ainsi, le sage se doit de participer à la vie politique et d'en instruire ses acteurs, comme dans Sentences LXXL, 63 :

De même qu'un bon dompteur de chevaux n'élève pas d'un côté les bons poulains et, d'un autre, laisse mourir de faim ceux qui lui désobéissent – mais les élèves pareillement, corrigeant plutôt les seconds en les forçant à atteindre le niveau des premiers - un homme plein de sollicitude et savant en matière de pouvoir politique cherche à faire des citoyens au bon caractère, et ne laisse pas se corrompre ceux qui ont des dispositions contraires. Il ne jalouse en rien les deux groupes pour leur nourriture, et il éduque et châtie vivement ceux qui s'opposent à la raison et à la loi.

Les insectes

Certains insectes, de par leur comportement, sociable ou à l'inverse très solitaire, sont souvent mentionnés pour décrire celui des hommes. Et l'abeille occupe une place privilégiée car elle est une petite énigme de par ses mœurs encore mal observées et sa vie en société dans ce petit état modèle qui est le sien et sur lequel une reine commande l'avenir de la colonie. Quand bien même l'apiculture est une activité très ancienne, l'abeille, pour diverses raisons, offre une source inépuisable d'inspiration, nourrissant des mythes comme celui de Mélissa, femme d'une très grande beauté, qui fut transformée en abeille par Jupiter, ou en illustrant les propos d'Épictète.

Chez les stoïciens en générale, il existe toute une palette de sentiments "d'amitié", depuis le sentiment naturel d'amour pour ceux qui nous sont les plus proches jusqu'à celui d'une forme de bienveillance à l'égard de tout homme. L'amitié joue un rôle essentiel, offre la possibilité d'étoffer nos sentiments, elle est un bien de l'âme qui conduit à la sagesse et à la fraternité universelle à condition d'être lucide sur le rapport en lui-même. Ainsi, dans Sentences V, 5 :

De même que tu ne détestes pas l'abeille à cause de son aiguillon, mais prends soin d'elle à cause de son miel, ne tourne pas le dos à un ami à cause d'un reproche, mais aime-le pour sa bienveillance.

Ou encore, dans Sentences VI, 6 :

Les flatteurs ressemblent aux faux-bourdons, car ils sont oisifs, ne possèdent pas d'aiguillon et dépensent les fruits du travail des autres. Les envieux aux guêpes, car ils sont chamailleurs, impitoyables, avares et bons à rien. Les hommes de bien, aux abeilles, car ils sont travailleurs, font tout de leurs propres mains, gèrent eux-mêmes leurs affaires, et, plein de ressources, ils sont doux, sévères et sociables. Donc, si tu veux, en tant qu'ami, vivre au milieu de nombreux autres, imite l'abeille, et ton essaim sera ainsi préservé des faux-bourdons et des guêpes.

Chez les stoïciens, comme pour la plupart des mouvements philosophiques antiques, le banquet, lieu d'échange et de sociabilité par excellence, donne à observer de nombreuses conduites sources d'enseignement. 

Et, là encore, Épictète fait la part belle à l'insecte tout en le comparant au gastéropode qui figurait souvent au menu à cette époque, car l'héliciculture était abondante dans l'antiquité grecque et romaine. Il décrit ainsi, dans Sentences XXXlV, 26 :

Les cigales sont musicales, les escargots aphones : ceux-ci se réjouissent de l'humidité, celles-là, de la chaleur. Ensuite, la rosée invite les escargots à se découvrir pour elle, tandis que d'un autre côté, le soleil au zénith réveille les cigales qui chantent pour lui. Par conséquent, si tu souhaites être un homme musical et harmonieux, quand, dans les beuveries, ton âme a été humidifiée par le vin, ne la laisse pas aller jusqu'à se salir. Mais quand, dans les réunions, elle a été enflammée par la raison, ordonne-lui d'annoncer et de chanter les oracles de la justice.

Pour Épictète, il faut que le stoïcien au banquet…

…veille de ne pas prendre plus que sa part et de ne pas léser les autres.

Une conduite à adopter en toutes circonstances.

Entre chien et loup 

Bases de son enseignement, les avertissements et les mises en garde sont nombreuses chez Épictète. En directeur de conscience, il choisit et oppose au meilleur ami de l'homme, son ancêtre sauvage qui incarne la menace la plus bestiale et les peurs les plus ancestrale comme ici, Sentences L, 42 :

Comme un loup ressemble à un chien, un flatteur, un homme adultère et un parasite ressemblent à un ami. Par conséquent, prends garde à ne pas accueillir, à ton insu, des loups ravageurs, en lieu et place de chiens protecteurs.

Indociles par nature, les animaux « sauvages" tentent de s'affranchir de toute servilité. Ils offrent résistance, devenant un objet d'illustration idéal et instructif au philosophe en occupant une place de choix dans ses textes, comme ici, où le politique, dompteur d'un peuple de fauves, se doit d'être attentif à son bien-être, plus qu'aux dépenses. Ainsi, dans Sentences, LXX, 62 :

Si tu souhaitais prendre des lions en élevage, tu ne te préoccuperais pas du coût des cages, mais du comportement des animaux. De même, si tu entreprends d'être à la tête des citoyens, ne sois pas autant soucieux du coût des édifices, qu'attentif au courage de ceux qui y vivent.

D'autres animaux servent d'exemples de conduites à éviter, toujours à l'adresse de l’homme politique qui, lorsqu’il agit de manière juste, ne doit pas tenir compte de la clameur de la foule. Voici ce qu’il dit dans Sentences LXXII 64 :

Comme l’oie ne craint pas les cris stridents, ni le mouton, les bêlements, ne t’effraie pas de la lame d’une foule insensée.

La figure de l'animal d'élevage, comme ici l'oie, le mouton ou le bœuf, renforce la sentence du stoïcien dans le fait d'adopter des attitudes et de faire des choix judicieux dans sa vie sociale. Sentences XLIX 41 :

Au lieu d'un troupeau de bœufs, essaye de rassembler dans ta maison un troupeau d'amis.

Que ce soit pour son plaisir, ses croyances (sacrifices), sa subsistance ou pour aider aux travaux pénibles, et bien que les chiens et les chats occupaient une place de choix parmi les animaux domestiques, l'homme entretenait un rapport où se mêlaient l'affectif et l'utilitaire avec les bêtes

Enseigner à partir de ces rapports ambigus de l'homme et de l'animal, en allant au-delà du simple phénomène d'attraction / répulsion, ou bien de la posture de supériorité de l'un sur l'autre, amène tout "naturellement " et in fine à réfléchir sur l'homme lui-même, ce qu'Épictète comme d'autres avaient parfaitement compris. 

Épictète meurt aux alentours de 125 a.p J.C. à Nicopolis, en ne laissant aucun écrit. L'héritage indirect du grand philosophe se résume à des Entretiens qui constituaient originellement huit livres, dont seuls les quatre premiers subsistent. Le Manuel est un condensé, constitué de 53 courts chapitres, réalisé par Arrien de Nicomédie, futur consul et brillant écrivain, qui met en aphorismes les propos d'Épictète. La sélection effectuée par Arrien est avant tout resserrée autour de la conduite de la vie et de l'esprit, et constitue un ouvrage éminemment pratique.

Quant aux Sentences et Fragments, ils complètent sur plusieurs points les Entretiens.

Bibliographie

Aller plus loin avec les stoïciens

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.