Alors que cette période de déconfinement réglementé, synonyme de liberté contrôlée et de possibilité de traçage numérique des malades, monopolise toute l'actualité, nous ne pouvions évoquer meilleur penseur que le philosophe Michel Foucault et son rapport aux médias.

Michel Foucault le 5 novembre 1979
Michel Foucault le 5 novembre 1979 © Getty / Bettman

Le 6 avril 1980, le journal Le Monde publie une interview réalisée par Christian Delacampagne sous le titre Le philosophe masqué. Le "super penseur" en question, souhaitant garder l’anonymat, répond ainsi aux questions du journaliste :

Pensez-vous que les intellectuels, aujourd’hui, parlent trop ? Qu’ils nous encombrent de leurs discours à tout propos et plus souvent hors de propos ? 

Le mot d’intellectuel me paraît étrange. D’intellectuel, je n’en ai jamais rencontré. En revanche, j’ai rencontré beaucoup de gens qui parlent de l’intellectuel. Et, à force de les écouter, je me suis fait une idée de ce que pouvait être cet animal. 

"Ce n’est pas difficile, c’est celui qui est coupable. Coupable d’un peu tout : de parler, de se taire, de ne rien faire, de se mêler de tout. Je ne trouve pas que les intellectuels parlent trop, puisqu'ils n'existent pas pour moi… Si j'ai choisi l'anonymat, ce n'est donc pas pour critiquer tel ou tel, ce que je ne fais jamais. C'est une manière de m'adresser plus directement à l'éventuel lecteur, le seul personnage ici qui m'intéresse : 

Puisque tu ne sais pas qui je suis, tu n'auras pas la tentation de chercher les raisons pour lesquelles je dis ce que tu lis ! laisse-toi aller à te dire tout simplement : c'est vrai, c'est faux. Ça me plaît, ça ne me plaît pas. Un point, c'est tout.

Si le secret fut longtemps gardé, Michel Foucault a toujours entretenu avec les médias des relations ambiguës, comme lors d'une émission de Bernard Pivot sur L'Avenir de l’Homme, le 17 décembre 1976. Le philosophe refusa de parler de son livre La volonté de savoir, pour lequel il était invité, préférant évoquer un ouvrage que venait de publier Gallimard sous le titre Un procès ordinaire en URSS, au grand étonnement de l'animateur et des téléspectateurs.

Le touche à tout

À partir de 1967, le philosophe touche à tout, critique envers les institutions sociales comme la psychiatrie, le système carcéral mais également la médecine, sans oublier ses réflexions et ses études sur l'histoire de la sexualité et les relations complexes entre pouvoir et connaissance et, plus habitué aux manifestations ou articles dans la presse, opte pour un autre registre d'action.

Alors qu’il a déjà publié Les Mots et les Choses et s'apprête à sortir, après un voyage à Tunis, L'Archéologie du Savoir, Michel Foucault se met à signer ou à rédiger des pétitions, des lettres ouvertes et d'autres appels.

Philippe Artières, historien et directeur de recherche au CNRS, au sein de l'Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux à l’EHESS, a publié aux éditions Panthéon Sorbonne, Signés Foucault & Cie, un recueil des différentes "contributions" de ce "Foucault collectif" notamment concernant les médias.

12 avril 1972 : Soutien à l'animateur de l’ORTF, José Arthur

Entre 1971 et le début de l'année 1973, le GIP (groupe d'information des prisons) est au centre des préoccupations de Michel Foucault. Alors qu'il milite activement aussi pour le GIS (Groupe d'Information sur la Santé) et participe à des tables rondes, une affaire "médiatique" va attirer toute son attention.

Au printemps de cette même année, le sénateur André Diligent sort un rapport qui accuse certains producteurs et animateurs de faire passer dans l'image ou leurs paroles, des messages publicitaires prohibées et non prévus au programme.

L'affaire dite de la "publicité clandestine", dont le but dissimulé semble être d'expurger l'ORTF de ses trublions les plus à gauche fait la Une des journaux dans la presse, à la télévision et à la radio. Ainsi José Arthur, qui officie sur France Inter, est pris pour cible. Un collectif de soutien, dont fait partie Michel Foucault, réplique par ce texte empreint d'humour et d'une certaine ironie face au pouvoir : 

"Nous pouvons prouver que José Arthur s'est servi du micro de France Inter pour faire de la  "pub" à des produits que nous nous sommes obstinés à lui fournir, dans des moments où l'écoulement n'en était pas des plus aisés. La liste en est longue, nous avons choisi au hasard. 

  • La voix d'un musicien grec, en grand danger de mort pendant l'été 1967… ce qui a contribué à lui éviter d'être assassiné discrètement. 
  • Les voix, pour la première fois en direct, de chanteurs inconnus qui s'appelaient Barbara, Joan Baez, Paco Ibanez, Robert Charlebois…
  • L'existence d'une certaine Angela Davis, en 1970, quand elle était un animal traqué…
  • La Chine, qui était déjà "populaire" mais pas encore "à la mode". 
  • Un rapport sur la prison de Toul fait par une psychiatre… et qui a contribué à amorcer une révision du  système pénitentiaire. 

Nous pensons donc aujourd'hui qu'en faisant la promotion de tels produits, c'est à la liberté de pouvoir s'exprimer au micro de l'ORTF, que José Arthur, finalement, faisait de la "publicité clandestine" caractérisée…"

Parmi les signataires figurent, entre autres : Jean Louis Barrault, Georges Brassens, Régis Debray, Gilles Deleuze, Eugène Ionesco, Claude Mauriac, Montand et Signoret et Michel Foucault.

Cette même année 1972, Michel Foucault répond aussi présent à l'Appel contre la répression au Congo, à manifester au Grand Palais contre l'exposition 72 voulue par George Pompidou et signe également une pétition en soutien au psychanalyste uruguayen, Marcelo Vinar, emprisonné et torturé dans son pays.

12 septembre 1977 : pour les radios libres (en France)

Penseur du langage, ardent défenseur de la liberté de parole, Michel Foucault  signe au mois de septembre 1977, un communiqué en faveur des radios libres car une bataille fait rage cette année-là.

Avant la loi du 9 novembre 1981 qui prévoit des dérogations au monopole d’état pour les radios locales privées associatives, le gouvernement Giscard brouille les ondes. Afin de coordonner le mouvement des radios libres, trois stations pionnières créent l'Association pour la libération de ondes : l'ALO.

"La loi est caduque lorsque plus personne n'en veut.

L'objet de l'ALO : "Exprimer et défendre la liberté d'expression radiophonique, assurer la défense juridique et politique ainsi que la "coordination" des radios libres. L'ALO, qui regroupe, outre certains animateurs d'émetteurs pirates, des intellectuels comme Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault et Jean-Pierre Faye, tient une permanence à la librairie Alternatives."

Cette même année 1977, Michel Foucault et d'autres signataires comme Louis Althusser, Raymond Aron, Simone de Beauvoir, Gabriel Matzneff et Alain Cuny, lancent aussi un appel virulent pour la révision du Code Pénal à propos des relations mineurs-adultes alors que débute au Parlement des discussions au sujet d'une réforme sur l'âge légal de la majorité sexuelle. La radio relaie l'information et la télévision également qui bénéficie aussi d'une "surveillance" accrue de la part des intellectuels du moment.

16 janvier 1980 : Des journalistes et des écrivains déplorent qu'une émission de TF1 soit confiée à George Suffert.

L'affaire est sordide, Henri Curiel, résistant, militant anti-apartheid d'Afrique du sud et médiateur du conflit israélo-palestinien, est assassiné en mai 1978 devant son domicile parisien par un commando Delta qui revendique l'exécution d'"un agent du KGB, un traître à la France". Seulement deux années auparavant, un journaliste, George Suffert signe dans le magazine, Le Point, un article qui accuse justement Curiel d'être le chef d'un réseau de soutien au terrorisme international piloté par le KGB. L'affaire fait alors grand bruit...

Les années passent et en 1980, TF1 confie la présentation d'une émission littéraire à George Suffert, ce que déplorent certains journalistes et écrivains dans une lettre ouverte.

Michel Foucault, alors professeur au collège de France, propose un cours intitulé "Du gouvernements des vivants ». Et, en janvier de cette même année, en plus d'un appel au boycott des jeux de Moscou, il signe cette protestation :

Apres un rappel des faits, les signataires poursuivent…

"Les accusations de George Suffert avaient pour origine des fiches établies par les services secrets français. Or, ces fiches restent inaccessibles malgré nos demandes réitérées et malgré la promesse écrite du Président de la République que la partie civile Henri-Curiel aurait la connaissance du dossier comme il est d'usage dans la procédure judiciaire de notre pays. Ces "informations" ont désigné publiquement aux assassins un homme qui était notre ami. Tant que George Suffert n'aura pas apporté de preuves de ses accusations, nous le considérerons comme l'auteur d'une diffamation aux conséquences fatales et à ce titre, indigne d'occuper un poste en vue à la télévision française. Nous appelons journalistes et écrivains à se joindre à notre protestation, soit en la contresignant, soit en adressant au directeur de TF1 une lettre exprimant leur point de vue. Nous les appelons également à refuser d'apporter leur concours à cette émission."

Les signataires sont nombreux, des écrivains, comme Marguerite Duras et Michel Leiris, se rajoutent aux membres actifs de la "bande" d'intellectuels sans oublier la rédaction de l’hebdomadaire, Vendredi.

Jusqu'en 1984, Michel Foucault n'a cessé de s'engager totalement sur bien des fronts. Ce "Foucault collectif" signe des articles dans le journal Le Monde et offre son soutien comme signataire ou rédacteur à d'autres causes : l'attitude du gouvernement français à propos de la Pologne et de la peine de mort en 1981, la répression en Turquie en 1982-1983 puis toujours au sujet de la Pologne, les 28 mars et 30 avril 1984, deux appels : l'un pour la libération de l’écrivain, Marek Nowalski, et l'autre pour celle de deux Français détenus dans le pays. 

Cette même année, paraissent les deuxième et troisième volumes de l'Histoire de la sexualité : L'Usage des plaisirs et Le Souci de soi.

Michel Foucault est hospitalisé à Paris début juin 1984, et meurt le 25, d'une maladie opportuniste liée au sida.

Bibliographie

Pour aller plus loin

🎧 ÉCOUTER : L’émission de Laurence Duret, Pensez donc, du dimanche 29 avril 2018 : Quand Foucault et Bourdieu analysaient le néolibéralisme...déjà !

🎧 ÉCOUTER : L'émission de Jean Lebrun, La Marche de L'Histoire, du Jeudi 12 novembre 2015 : Michel Foucault

🎧 ÉCOUTER : L'émission de Jacques Chancel, Radioscopie, au cours de laquelle, le 10 mars 1975, il s’entretenait avec son invité, Michel Foucault.

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